Voilà les principales maximes de ce petit livre. Il condense en quelques pages la philosophie pratique des hommes de tous les climats et de tous les pays, qui ont cherché, souffert, conclu et prié dans leurs larmes depuis que la chair souffre et que la pensée réfléchit. Voilà la philosophie de la réalité, en opposition avec la philosophie des rêves.

La philosophie de la jouissance porte un défi impuissant à la douleur, et rit entre deux sanglots; la philosophie du progrès indéfini, pour se venger du monde présent, transforme le monde futur en une vallée de délices.

La philosophie réelle ne défie pas la douleur, elle ne la nie pas: elle s'y plonge comme dans un feu d'expiation, de régénération ou d'épreuve. Elle s'enveloppe de sa douleur même, en la sentant avec la chair, mais en la surmontant avec l'esprit, et en y voyant le titre de sa félicité future. Elle s'associe, sans le connaître, au mystère de la volonté divine sur l'homme, et, par cette association surnaturelle, elle participe pour ainsi dire à l'impassibilité, à la sainteté et à la divinité de la volonté de la Providence. Ce gouvernement occulte, mais sacré, de la créature, voilà le seul progrès et la seule transformation assurés de la destinée humaine ici-bas, car l'homme n'a qu'un moyen de transformer sa condition mortelle: c'est de la sanctifier; l'homme n'a qu'un moyen de transformer sa nature: c'est de la diviniser; l'homme n'a qu'un moyen de diviniser sa volonté: c'est de l'unir par l'humilité résignée et laborieuse à la volonté divine, et, d'homme qu'il est par la chair, de vouloir avec Dieu par l'esprit ce que Dieu lui-même veut en lui!

XII

Le livre qui contient cette philosophie dans les temps modernes nous semble une des plus hautes expressions de l'esprit humain par la parole écrite. Nous ne savons pas si le Verbe du ciel aura de plus sublimes révélations et de plus pénétrantes consolations pour l'âme. Nous ne le croyons pas.

On lui reproche un excès de mysticisme. Nous ne le lui reprocherons pas. L'homme est une créature mystique, et, si c'est quelquefois son délire, c'est souvent aussi sa grandeur. Le mysticisme n'est que le crépuscule des vérités surnaturelles qui ne sont pas encore levées sur l'horizon de notre âme, mais qui répandent déjà une lueur entre la lumière divine et les ténèbres d'ici-bas. L'homme de désir et d'espérance élève involontairement ses regards vers cette lueur crépusculaire, pendant que le vulgaire regarde en bas. Les astronomes, qui veillent la nuit au sommet des tours, découvrent les astres; les mystiques entrevoient les vérités de l'autre monde à travers leurs larmes d'extase et du haut de leur exaltation! Il faut les plaindre quelquefois et les envier souvent; plus ils sont loin de la terre, plus ils sont près de Dieu.

XIII

On sent la portée idéale, philosophique et sainte de Gerson dans cette opposition entre la nature et la grâce. Mais il y a deux choses qu'on ne sent pas avec la même évidence: c'est la vérité et l'onction; la vérité, qui est la force; l'onction, qui est la grâce des paroles. Donnons-en quelques exemples:

«La multitude des paroles ne rassasie point l'âme.

«Ne vous élevez point en vous-même; avouez plutôt votre ignorance.