«La nature rapporte tout à elle même, elle ne combat et ne dispute que pour ses intérêts: mais la grâce rapporte toute chose à Dieu, qui en est la source; elle ne s'attribue aucun bien et ne s'arroge rien avec présomption; elle ne conteste point, et ne préfère point son avis à celui des autres; mais elle soumet tous ses sentiments et toutes ses lumières à la sagesse éternelle et au jugement de Dieu.

«La nature cherche à savoir les secrets et à entendre des nouvelles; elle aime à se produire au dehors et à s'assurer de beaucoup de choses par le témoignage des sens; elle désire d'être connue et de faire des choses qui puissent lui attirer des louanges et de l'admiration: mais la grâce ne se soucie point d'apprendre des choses nouvelles ou curieuses, parce que tout cela vient de la corruption du vieil homme; n'y ayant rien de nouveau ni de durable sur la terre; elle enseigne donc à réprimer les sens, à éviter la vaine complaisance et l'ostentation, à cacher avec humilité tout ce qui pourrait être loué et admiré, et à rechercher en toutes choses et dans toutes les sciences l'utilité qui en peut revenir, ainsi que l'honneur et la gloire de Dieu; elle ne veut point qu'on parle avantageusement d'elle ni de ce qui la touche; mais elle souhaite que Dieu soit béni dans tous ses dons, comme celui qui les répand tous par pure charité.

«Cette grâce est une lumière surnaturelle et un don spécial de Dieu, et proprement le sceau des élus et le gage du salut éternel, puisqu'elle élève l'homme des choses de la terre à l'amour des choses du ciel, et, de charnel qu'il était, le rend vraiment spirituel. Plus donc la nature est assujettie et vaincue, plus la grâce se répand avec abondance; et chaque jour, par ces nouvelles influences, l'homme intérieur se reforme pour devenir une plus parfaite image de Dieu.

«Qu'est-ce que reposer en Dieu comme en sa dernière fin? C'est ne désirer, ne chercher et n'aimer que lui, c'est tout faire et tout souffrir pour lui; c'est acquiescer en tout à sa volonté; c'est ne vouloir que ce qu'il veut; c'est ne s'égarer et ne se détourner jamais de la voie de sa volonté; c'est enfin mettre son bonheur et son repos à le contenter, sans chercher à être content soi-même: mais cette conduite est contraire à la nature, et la grâce seule peut y parvenir.

«La nature a toujours pour fin de se satisfaire elle-même, et la grâce nous porte toujours à nous faire violence.

«La nature ne veut ni mourir, ni se captiver, ni être assujettie; la grâce, au contraire, fait que l'âme se captive, se retient et s'assujetti à ce qui lui est le plus dur et le plus contraire.

«La nature veut toujours dominer sur les autres; la grâce fait qu'une âme s'humilie sous la main toute-puissante de Dieu.

«La nature travaille toujours pour son propre intérêt, pour se contenter et pour s'établir; mais la grâce ne travaille que pour l'intérêt de Dieu, et veille incessamment sur les mouvements du cœur, pour le préserver du péché.

«La nature se plaît à l'estime et aux louanges des hommes, qu'elle croit mériter: la grâce fait qu'on s'en croit toujours indigne, et qu'on rapporte à Dieu l'honneur de toutes choses; et elle est si délicate sur ce point, qu'elle ne permet pas à une âme humble et fidèle le moindre retour volontaire de vanité sur elle-même, de peur qu'elle n'ait quelque complaisance du bien qu'elle fait.

«C'est quelque chose de grand que d'être même le plus petit dans le royaume de Dieu, où tous sont grands parce que tous y sont les enfants de Dieu!... Oh! que les humbles possèdent la véritable joie!... Gloire aux derniers! heureux ceux qui pleurent!»