«La nature craint la confusion et le mépris; mais la grâce se réjouit de souffrir des opprobres pour le nom de Dieu.
«La nature aime l'oisiveté et le repos du corps; mais la grâce ne peut être oisive, et elle embrasse le travail avec plaisir.
«La nature cherche à se procurer ce qu'il y a de précieux et de beau, et elle a horreur de ce qui est vil et grossier; mais la grâce se plaît aux choses simples et abjectes, ne dédaigne point ce qu'il y a de plus dur, et ne refuse pas de porter les habits les plus usés.
«La nature envisage les biens temporels, se réjouit de ses gains sur la terre, s'attriste d'une perte, s'irrite de la moindre parole injurieuse; mais la grâce envisage les biens éternels, ne s'attache point aux choses temporelles, ne se trouble point des plus grandes pertes, et ne s'irrite point des paroles les plus dures, parce qu'elle met son trésor et sa joie dans le ciel, où rien ne périt.
«La nature est avide et reçoit plus volontiers qu'elle ne donne; elle aime les choses en propre et pour son usage particulier: la grâce, au contraire, est charitable et communique ce qu'elle a, ne veut rien en propre, se contente de peu, et juge qu'il est plus heureux de donner que de recevoir.
«La nature a du penchant pour les créatures, pour sa propre chair, pour les vanités et pour les courses oiseuses; mais la grâce porte à Dieu et à l'exercice des vertus, renonce aux créatures, fuit le monde, hait les désirs de la chair, retranche les allées et venues, rougit de paraître en public.
«La nature est bien aise d'avoir quelque consolation extérieure pour contenter ses sens; mais la grâce cherche à se consoler en Dieu seul, et à mettre tout son plaisir dans le souverain bien, de préférence à tous les biens visibles.
«La nature fait tout pour son profit et son utilité propre; elle ne peut rien faire gratuitement, mais elle espère obtenir pour ses bienfaits quelque chose d'équivalent ou de meilleur, ou des louanges ou de la faveur, et elle désire qu'on fasse grand cas de ce qu'elle fait et de ce qu'elle donne: la grâce, au contraire, ne recherche aucun avantage temporel; elle ne demande d'autre récompense que Dieu seul, et elle ne souhaite, des biens temporels les plus nécessaires, que ce qui peut lui servir à l'acquisition des biens éternels.
«La nature se fait un plaisir d'avoir beaucoup d'amis et de parents, elle se glorifie d'un rang et d'une naissance illustres, elle est complaisante envers les grands, elle flatte les riches, elle applaudit à ses semblables: mais la grâce aime jusqu'à ses ennemis, et ne s'enfle point du grand nombre de ses amis; elle ne fait cas ni du rang, ni de la naissance, si une plus grande vertu ne les accompagne; elle favorise le pauvre plutôt que le riche; elle s'intéresse plus à l'homme innocent qu'à l'homme puissant; elle partage la joie de l'homme sincère, et non celle du trompeur, et elle exhorte toujours les bons à rechercher avec ardeur les qualités les plus parfaites, et à se rendre semblables au Fils de Dieu par leurs vertus.
«La nature se plaint bientôt de ce qui lui manque et de ce qui lui fait de la peine: la grâce supporte constamment la pauvreté.