«—Vous paraissez, dis-je, nommer fécondité ce que l'on nomme ordinairement génie.
«—Génie et fécondité sont deux choses très-voisines en effet: car qu'est-ce que le génie, sinon une puissance de fécondité, grâce à laquelle naissent les œuvres qui peuvent se montrer avec honneur devant Dieu et devant la nature, et qui, à cause de cela même, produisent des résultats et ont de la durée?»
«Il se fit un silence, pendant lequel Gœthe continuait à marcher dans la chambre. J'étais désireux de l'entendre encore parler sur ce sujet important, je cherchais à ranimer sa parole, et je dis:
«—Cette fécondité du génie est-elle tout entière dans l'esprit d'un grand homme ou bien dans son corps?
«—Le corps a du moins la plus grande influence, dit Gœthe. Il y a eu, il est vrai, un temps en Allemagne où l'on se représentait un génie comme petit, faible, voire même bossu; pour moi, j'aime un génie bien constitué aussi de corps.»
«Gœthe, pendant cette soirée, me plaisait plus que jamais.—Tout ce qu'il y avait de plus noble dans sa nature paraissait en mouvement; les flammes les plus pures de la jeunesse semblaient s'être ranimées toutes brillantes en lui, tant il y avait d'énergie dans l'accent de sa voix, dans le feu de ses yeux. Il me semblait singulier que lui, qui dans un âge si avancé occupait encore un poste important, plaidât avec tant de force la cause de la jeunesse et voulût que les premières places de l'État fussent données, sinon à des adolescents, du moins à des hommes encore jeunes. Je ne pus m'empêcher de lui rappeler quelques Allemands haut placés auxquels, dans un âge avancé, n'avaient paru en aucune façon manquer ni l'énergie ni la dextérité que la jeunesse possède, qualités qui leur étaient nécessaires pour diriger des affaires de toute sorte très-importantes.
«Ces hommes, et ceux qui leur ressemblent, dit Gœthe, sont des natures de génie, pour lesquelles tout est différent; ils ont dans leur vie une seconde puberté, mais les autres hommes ne sont jeunes qu'une fois.—Chaque âme est un fragment de l'éternité, et les quelques années qu'elle passe unie avec le corps terrestre ne la vieillissent pas.—Si cette âme est d'une nature inférieure, elle sera peu souveraine pendant son obscurcissement corporel, et même le corps la dominera; elle ne saura pas, quand il vieillira, le maintenir et l'arrêter.—Mais si, au contraire, elle est d'une nature puissante, comme c'est le cas chez tous les êtres de génie, non-seulement, en se mêlant intimement au corps qu'elle anime, elle fortifiera et ennoblira son organisme, mais encore, usant de la prééminence qu'elle a comme esprit, elle cherchera à faire valoir toujours son privilége d'éternelle jeunesse. De là vient que, chez les hommes doués supérieurement, on voit, même pendant leur vieillesse, des périodes nouvelles de grande fécondité; il semble toujours qu'il y a eu en eux un rajeunissement momentané, et c'est là ce que j'appellerais la seconde puberté.»
«Gœthe poussa un soupir, et se tut.
«Je pensais à la jeunesse de Gœthe, qui appartient à une époque si heureuse du siècle précédent; je sentis passer sur mon âme le souffle d'été de Sesenheim, et dans ma mémoire revinrent les vers:
«L'après-midi toute la bande de la jeunesse
«Allait s'asseoir sous les frais ombrages...