«Hélas! dit Gœthe en soupirant, oui, c'était là un beau temps! Mais chassons-le de notre esprit pour que les jours brumeux et ternes du temps présent ne nous deviennent pas tout à fait insupportables.

«—Il serait bon, dis-je, qu'un second Sauveur vînt nous délivrer de l'austérité pesante qui écrase notre état social actuel.

«—J'ai eu dans ma jeunesse un temps où je pouvais exiger de moi chaque jour la valeur d'une feuille d'impression, continua-t-il, et j'y parvenais sans difficulté. J'ai écrit le Frère et la Sœur en trois jours; Clavijo, comme vous le savez, en huit. Maintenant je n'essaye pas de ces choses-là, et cependant, même dans ma vieillesse la plus avancée, je n'ai pas du tout à me plaindre de stérilité; mais ce qui, dans mes jeunes années, me réussissait tous les jours et au milieu de n'importe quelles circonstances, ne me réussit plus maintenant que par moments et demande des conditions favorables. Il y a dix ou douze ans, dans ce temps heureux qui a suivi la guerre de la Délivrance, lorsque les poésies du Divan me tenaient sous leur puissance, j'étais assez fécond pour écrire souvent deux ou trois pièces en un jour, et cela, dans les champs, ou en voiture, ou à l'hôtel; cela m'était indifférent.—Mais maintenant, pour faire la seconde partie de mon Faust, je ne peux plus travailler qu'aux premières heures du jour, lorsque je me sens rafraîchi et fortifié par le sommeil, et que les niaiseries de la vie quotidienne ne m'ont pas encore dérouté. Et cependant, qu'est-ce que je parviens à faire? Tout au plus une page de manuscrit, dans le jour le plus favorisé; mais ordinairement ce que j'écris pourrait s'écrire dans la paume de la main, et bien souvent, quand je suis dans une veine de stérilité, j'en écris encore moins! Tout cela doit être considéré comme des dons de Dieu.»

V

Ce fut le moment où sa vie fut coupée par la nouvelle de la mort de l'ami de sa jeunesse, le grand-duc de Weimar. Voici comment Eckermann raconte sa disparition:

«Dimanche, 15 juin 1828.

«Nous venions de nous mettre à table quand M. Seidel[1] entra avec des chanteurs tyroliens. Ils furent installés dans le pavillon du jardin; on pouvait les apercevoir par les portes ouvertes, et leur chant à cette distance faisait bon effet. M. Seidel se mit avec nous à table. Les chants et les cris joyeux des Tyroliens nous plurent, à nous autres jeunes gens; Mlle Ulrike et moi, nous fûmes surtout contents du «Bouquet» et de: «Et toi, tu reposes sur mon cœur,» et nous en demandâmes les paroles, Gœthe ne paraissait pas aussi enthousiasmé que nous.

«Il faut demander aux oiseaux et aux enfants si les cerises sont bonne[2],» dit-il.

«Entre les chants, les Tyroliens jouèrent différentes danses nationales, sur une espèce de cithare couchée, avec un accompagnement de flûte traversière d'un son clair.

«On appelle le jeune Gœthe; il sort, revient presque aussitôt, et congédie les Tyroliens, s'assied de nouveau à table avec nous. Nous parlons d'Obéron, et de la foule qui est arrivée à Weimar de tous côtés pour assister à la représentation; déjà à midi il n'y avait plus de billets. Le jeune Gœthe alors met fin au dîner en disant à son père: