«Car mon cœur ne peut avoir de vrai repos, ni être entièrement rassasié, jusqu'à ce que, s'élevant au-dessus de tous vos dons et de toute créature, il se repose uniquement en vous.
«J'ai été délaissé, pauvre exilé, en une terre ennemie, où il y a guerre continuelle et de grandes infortunes.
«Consolez mon exil, adoucissez l'angoisse de mon cœur: car il soupire après vous de toute l'ardeur de ses désirs.»
XXVIII
Voilà cette nouvelle philosophie du christianisme; j'en ai goûté la saveur, je l'ai jugée par ses œuvres. Elle avait sur mes lèvres d'enfant la douceur du lait de ma nourrice. C'était une femme de l'école de Gerson, ou plutôt de l'école de Dieu. Elle avait trouvé dans ce petit livre toutes ses doctrines, toute son intelligence, tout son cœur; aussi était-il partout dans la maison. C'était l'ubiquité de la parole de Dieu dans l'humble famille. Voyant le caractère grave et pieux que contractait le doux et ravissant visage de notre jeune mère, quand, après nous avoir embrassés, elle prenait ce livre dans sa main pour en lire quelques versets, comme pour l'avant-goût de la journée dans la nourriture de son âme, nous appelions avec respect l'Imitation la gravité de notre mère, et nous nous mettions le doigt sur les lèvres pour nous commander à nous-mêmes le silence sans savoir pourquoi, jusqu'à ce que sa courte lecture fût achevée.
Quand elle était levée, elle y mettait en guise de signet une petite branche de buis bénit le jour des Rameaux, comme si ce buis jauni par l'année avait poussé entre ses pages, puis elle nous faisait balbutier nos prières, et nous courions après au jardin.
Nous ne sûmes que plus tard que cette miniature de volume contenait plus de philosophie sainte que tous les gros volumes de la bibliothèque de la maison.
Qu'est-ce en effet qu'une philosophie, me disais-je? Il y en a de deux espèces, me répondis-je bientôt: l'une morte et l'autre vivante; l'une qui disserte et ne conclut pas, l'autre qui conclut sans disserter; l'une qui dit oui et non, l'autre qui dit: Je n'en sais rien, mais je consulte mon cœur ignorant, et j'affirme sur la parole muette de ma conscience. Et je me sens convaincu, tranquillisé et heureux, car le silence est une conviction, la tranquillité est une preuve, le bonheur est une paix. Tenons-nous-en à ces trois dons que nous trouvons dans ce petit livre, et vivons: nous en saurons plus loin et plus haut quand nous serons dans la vraie vie.
Voilà la philosophie de Gerson; elle ne dit pas vérité, mais elle dit charité selon ses propres paroles, charité envers tous nos frères, et d'abord envers nous-mêmes. Qui ne s'aime mieux après avoir lu cette onction divine qui découle de toutes ces lignes? Quelle est la philosophie qui communique à l'âme des émanations aussi tendres et des consolations aussi sensibles?