Est-ce la philosophie antique (j'excepte celle de l'Inde, qui semble découler de l'arbre de vie planté dans l'Éden de l'Himalaya)? Est-ce la philosophie de Socrate, qui n'est que sécheresse, froideur et raisonnement? Est-ce la philosophie de Platon, qui rêve inutilement pour la vertu des idéalités à deux faces, l'une faite pour les anges, l'autre pour les démons? Est-ce la philosophie des Romains, ces bâtards du vieux monde, que Cicéron élève jusqu'aux sublimités du Songe de Scipion, et que Marc-Aurèle ravale jusqu'aux mystères de l'ascétisme? Est-ce la philosophie française du dix-huitième siècle, qui pour expliquer l'œuvre divine commence par nier le Créateur, et qui révèle à la place des fins dernières, avec Condorcet, la stupide théorie du progrès continu et indéfini? Le progrès indéfini n'est qu'une qualité de l'Être des êtres; toute créature est assujettie aux lois de sa création. Imperfection et vicissitude sont les deux termes qui définissent l'humanité; changement est sa nature; cette vicissitude humaine, que la raison proclame, l'expérience et l'histoire ne la proclament pas moins. La mort de tout est la condition de la vie universelle. Naître et ne pas mourir est l'utopie contradictoire. Des myriades d'hommes qui ont traversé la terre depuis qu'elle tourne, montrez-m'en un seul qui ait indéfiniment progressé, un seul dont un cheveu n'ait pas blanchi, un seul qui ait ajouté à son être un organe nouveau, un poil, une plume, un atome de raison ou de matière! La raison et la matière sont à Dieu, et non à l'homme. Aucun homme n'échappe à la loi générale ou particulière; l'argile se brise, mais ne fléchit pas. La poésie a-t-elle fait un pas en avant depuis Homère? la philosophie pratique, à l'exception de celle de l'Imitation, depuis Gerson? la mécanique, depuis Archimède? la géographie, depuis Colomb? Nous allons un peu plus vite à la mort par la route du chemin de fer qui nivelle le sol, et par l'art du télégraphe électrique; nos boulets frappent un peu plus fort la poitrine de nos ennemis, mais c'est tout. La matière seule a progressé, mais elle est toujours matière, c'est-à-dire obstacle et non moyen. Éteignez son foyer courant, et elle s'arrête; coupez son fil, et son âme s'évanouit. Point de changement, par conséquent point de progrès. Mais donnez à l'homme la conviction que se résigner humblement à la volonté de Dieu est plus beau que vouloir soi-même, et que la suprême sagesse est d'accepter ce que Dieu veut: voilà une sagesse, voilà une force nouvelle, voilà un progrès! L'homme devient Dieu et s'élève à la divinité par la conformité volontaire de sa nature infime avec la nature céleste; à celui-là Dieu dira lui-même: Assieds-toi à ma droite, car tu m'as adoré dans mon esprit.....
Encore une fois, voilà la philosophie de ce petit livre; il a été dicté par les anges à un homme plus ange qu'eux. Cet homme était Gerson, qui fit faire un pas à ses frères, et qui, en disant à l'homme: «Tu n'es qu'un homme,» lui fit accomplir l'évolution morale qui en fait presque un Dieu!
Lamartine.
CXXIIIe ENTRETIEN
FIOR D'ALIZA
CHAPITRE PREMIER
I
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Après ces grandes fièvres de l'âme qui l'exaltent jusqu'au ciel et qui la précipitent tour à tour jusque dans l'abattement du désespoir, on reste quelque temps dans une sorte d'immobilité insensible, comme un homme tombé d'un haut lieu à terre, qui ne sent plus battre ses tempes, et qui ne donne plus aucun signe de vie.
Telle était ma situation morale après tant de vicissitudes de cœur, et après la perte, par la mort ou autrement, de tant de personnes adorées. On éprouve alors comme une convalescence de l'âme, qui n'est ni le trouble de l'adolescence, ni la paix de l'âge mur, ni la pleine santé, ni la maladie; état mixte, et, pour ainsi dire, neutre et passif, pendant lequel les blessures de l'âme se cicatrisent pour nous laisser vivre de nouveau, malgré tout le sang que nous avons perdu. Cet état, sans ivresse, n'est cependant pas sans douceur; c'est le recueillement du soir dans le demi-jour d'une triste enceinte; c'est la mélancolie qui n'espère plus, mais qui n'aura plus à désespérer; c'est ce qu'on appelle la résignation précoce, où les pensées religieuses surgissent en nous après les tempêtes, comme ces rayons calmants de l'astre nocturne qui se glissent entre deux nuages sur les dernières ondulations de l'Océan qui se tait.