«Si l'on réunit ensemble tous ces motifs, on me comprendra quand je dirai que, malgré l'enjouement de Gœthe à table, il y avait au fond de son âme une gêne visible.—Je donne tous ces détails parce qu'ils se rattachent à une parole de Gœthe qui me parut très-curieuse, et qui peint sa situation et sa nature dans son originalité caractéristique. Le professeur Abeken d'Osnabrück[4], quelques jours avant le 28 août, m'avait adressé avec une lettre un paquet qu'il me priait de donner à Gœthe à son anniversaire de naissance: c'était un souvenir qui se rapportait à Schiller, et qui certainement ferait plaisir.—Aujourd'hui, quand Gœthe, à table, nous parla des divers présents qui lui avaient été envoyés à Dornbourg pour son anniversaire, je lui demandai ce que renfermait le paquet d'Abeken.
«C'était un envoi curieux qui m'a fait grand plaisir, dit-il. Une aimable dame chez laquelle Schiller avait pris le thé a eu l'idée excellente d'écrire ce qu'il avait dit. Elle a tout vu et tout reproduit très-fidèlement; après un si long espace de temps, cela se lit encore très-bien, parce qu'on est replacé directement dans une situation qui a disparu, avec tant d'autres grandes choses, mais qui a été saisie avec toute sa vie et heureusement fixée à jamais dans ce récit.—Là, comme toujours, Schiller paraît en pleine possession de sa haute nature; il est aussi grand à la table à thé qu'il l'aurait été dans un conseil d'État. Rien ne le gêne, rien ne resserre ou n'abaisse le vol de sa pensée; les grandes vues qui vivent en lui s'échappent toujours sans restrictions, sans vaines considérations.—C'était là un vrai homme! et c'est ainsi que l'on devrait être! Mais nous autres, nous avons toujours quelque chose qui nous arrête; les personnes, les objets qui nous entourent, exercent sur nous leur influence; la cuiller à thé nous gêne, si elle est d'or, et que nous croyions la trouver d'argent, et c'est ainsi que, paralysés par mille considérations, nous n'arrivons pas à exprimer librement ce qu'il y a peut-être de grand en nous-même. Nous sommes les esclaves des choses extérieures, et nous paraissons grands ou petits, suivant qu'elles diminuent ou élargissent devant nous l'espace!»
«Gœthe se tut, la conversation changea, mais moi je gardai dans mon cœur ces paroles qui exprimaient mes convictions intimes.»
VI
«Mes ouvrages ne peuvent pas devenir populaires, dit-il un autre soir; celui qui pense le contraire et qui travaille à les rendre populaires est dans l'erreur. Ils ne sont pas écrits pour la masse, mais seulement pour ces hommes qui, voulant et cherchant ce que j'ai voulu et cherché, marchent dans les mêmes voies que moi...»
«Il voulait continuer; une jeune dame qui entra l'interrompit et se mit à causer avec lui. J'allai avec d'autres personnes, et bientôt après on se mit à table. Je ne saurais dire de quoi on causa, les paroles de Gœthe me restaient dans l'esprit et m'occupaient tout entier.—«C'est vrai, pensais-je, un écrivain comme lui, un esprit d'une pareille élévation, une nature d'une étendue aussi infinie, comment deviendraient-ils populaires?—Et, à bien regarder, est-ce qu'il n'en est pas ainsi de toutes les œuvres extraordinaires? Est-ce que Mozart est populaire? Et Raphaël, l'est-il? Les hommes ne s'approchent parfois de ces sources immenses et inépuisables de vie spirituelle que pour y venir saisir quelques gouttes précieuses qui leur suffisent pendant longtemps.—Oui, Gœthe a raison! Il est trop immense pour être populaire, et ses œuvres ne sont destinées qu'à quelques hommes occupés des mêmes recherches, et marchant dans les mêmes voies que lui. Elles sont pour les natures contemplatives, qui veulent sur ses traces pénétrer dans les profondeurs du monde et de l'humanité. Elles sont pour les êtres passionnés qui demandent aux poëtes de leur faire éprouver toutes les délices et toutes les souffrances du cœur. Elles sont pour les jeunes poëtes, désireux d'apprendre comment on se représente, comment on traite artistement un sujet. Elles sont pour les critiques, qui trouvent là d'après quelles maximes on doit juger, et comment on peut rendre intéressante et agréable la simple analyse d'un livre. Elles sont pour l'artiste, parce qu'elles donnent de la clarté à ses pensées et lui enseignent quels sujets ont un sens pour l'art, et par conséquent quels sont ceux qu'il doit traiter et ceux qu'il doit laisser de côté. Elles sont pour le naturaliste, non-seulement parce qu'elles renferment les grandes lois que Gœthe a découvertes, mais aussi et surtout parce qu'il y trouvera la méthode qu'un bon esprit doit suivre pour que la nature lui livre ses secrets.—Ainsi tous les esprits dévoués à la science, à l'art, seront reçus comme hôtes à la table que garnissent richement les œuvres de Gœthe, et dans leurs créations se reconnaîtra l'influence de cette source commune de lumière et de vie à laquelle ils auront puisé!»
VII
Eckermann l'ayant ramené sur ses souvenirs de jeunesse avec le grand-duc de Weimar qu'il venait de perdre, Gœthe s'y complaît:
«Il était alors très-jeune, et nous faisions un peu les fous. C'était comme un vin généreux, mais encore en fermentation énergique. Il ne savait encore quel emploi faire de ses forces, et nous étions souvent tout près de nous casser le cou.—Courir à cheval à bride abattue par-dessus les haies, les fossés, les rivières, monter et descendre les montagnes pendant des journées, camper la nuit en plein vent, près d'un feu allumé au milieu des bois, c'étaient là ses goûts. Être né héritier d'un duché, cela lui était fort égal, mais avoir à le gagner, à le conquérir, à l'emporter d'assaut, cela lui aurait plu.—La poésie d'Ilmenau peint une époque qui, en 1783, lorsque j'écrivis la poésie, était déjà depuis plusieurs années derrière nous, de sorte que je pus me dessiner moi-même comme une figure historique et causer avec moi des années passées. C'est la peinture, vous le savez, d'une scène de nuit, après une chasse dans les montagnes comme celles dont je vous parlais. Nous nous étions construit au pied d'un rocher de petites huttes, couvertes de branches de sapin, pour y passer la nuit sur un sol sec. Devant les huttes brûlaient plusieurs feux, où nous cuisions et faisions rôtir ce que la chasse avait donné. Knebel, qui déjà alors ne laissait pas refroidir sa pipe, était assis auprès du feu, et amusait la société avec toute sorte de plaisanteries dites de son ton tranquille, pendant que la bouteille passait de mains en mains. Seckendorf (c'est l'élancé aux longs membres effilés) s'était commodément étendu au pied d'un arbre et fredonnait des chansonnettes. De l'autre côté, dans une petite hutte pareille, le duc était couché et dormait d'un profond sommeil. Moi-même, j'étais assis devant, près des charbons enflammés, dans de graves pensées, regrettant parfois le mal qu'avaient fait çà et là mes écrits. Encore aujourd'hui Knebel et Seckendorf ne me paraissent pas mal dessinés du tout, ainsi que le jeune prince, alors dans la sombre impétuosité de sa vingtième année:
«La témérité l'entraîne au loin; aucun rocher n'est pour lui trop escarpé, aucun passage trop étroit; le désastre veille auprès de lui, l'épie et le précipite dans les bras du tourment! Les mouvements pénibles d'une âme violemment tendue le poussent tantôt ici, et tantôt là; il passe d'une agitation inquiète à un repos inquiet; aux jours de gaieté, il montrera une sombre violence, sans frein et pourtant sans joie; abattu, brisé d'âme et de corps, il s'endort sur une couche dure...»