«C'est absolument ainsi qu'il était; il n'y a pas là le moindre trait exagéré. Mais le duc avait su bientôt se dégager de cette période orageuse et tourmentée, et parvenir à un état d'esprit plus lucide et plus doux; aussi, en 1783, à l'anniversaire de sa naissance, je pouvais lui rappeler cet aspect de sa première jeunesse. Je ne le cache pas, dans les commencements, il m'a donné bien du mal et bien des inquiétudes. Mais son excellente nature s'est bientôt épurée, et s'est si parfaitement façonnée que c'était un plaisir de vivre et d'agir dans sa compagnie.

«—Vous avez fait, seuls ensemble, un voyage en Suisse, à cette époque?

«—Il aimait beaucoup les voyages, mais non pas tant pour s'amuser et se distraire que pour tenir ouverts partout les yeux et les oreilles, et découvrir tout ce qu'il était possible d'introduire de bon et d'utile dans son pays. L'agriculture, l'élève du bétail, l'industrie, lui sont de cette façon très-redevables. Ses goûts n'avaient rien de personnel, d'égoïste; ils tendaient tous à un but pratique d'intérêt général. C'est ainsi qu'il s'est fait un nom qui s'étend bien au-delà de cette petite principauté.

«—La simplicité et le laisser-aller de son extérieur, dis-je, semblaient indiquer qu'il ne cherchait pas la gloire et qu'il n'en faisait pas grand cas. On aurait dit qu'il était devenu célèbre sans l'avoir cherché, simplement par suite de sa tranquille activité.

«—La gloire est une chose singulière, dit Gœthe. Un morceau de bois brûle, parce qu'il a du feu en lui-même; il en est de même pour l'homme; il devient célèbre s'il a la gloire en lui. Courir après la gloire, vouloir la forcer, vains efforts; on arrivera bien, si on est adroit, à se faire par toutes sortes d'artifices une espèce de nom; mais si le joyau intérieur manque, tout est inutile, tout tombe en quelques jours.—Il en est exactement de même avec la popularité. Il ne la cherchait pas et ne flattait personne, mais le peuple l'aimait parce qu'il sentait que son cœur lui était dévoué.»

«Gœthe parla alors des autres membres de la famille grand-ducale, disant que chez tous brillaient de nobles traits de caractère. Il parla de la bonté du cœur de la régente actuelle, des grandes espérances que faisait naître le jeune prince[5], et se répandit avec une prédilection visible sur les rares qualités de la princesse régnante, qui s'appliquait avec tant de noblesse à calmer partout les souffrances et à faire prospérer tous les germes heureux.

«Elle a toujours été pour le pays un bon ange, dit-il, et le deviendra davantage à mesure qu'elle lui sera plus attachée. Je connais la grande-duchesse depuis 1805, et j'ai eu une foule d'occasions d'admirer son esprit et son caractère. C'est une des femmes les meilleures et les plus remarquables de notre temps, et elle le serait même sans être princesse. C'est là le signe vrai: il faut que, même en déposant la pourpre, il reste encore dans celui qui la porte beaucoup de grandes qualités, les meilleures même.»

VIII

Gœthe lut une sublime inspiration qu'il venait de rédiger en vers sibyllins, intitulée: Nul être ne peut retomber dans le néant. Sa profession religieuse de la constance de Dieu dans ses volontés y est admirable: c'est la même pensée qui me tomba de la main en écrivant à vingt ans à Byron:

Celui qui peut créer dédaigne de détruire!