—Que m'importe! Ne peut-on pas se dispenser de parler français?»
Pierre se tut; puis, un moment après, il reprit:
«Je n'aurais pas supposé.... que vous... non.... cela ne peut être.... Vous plaisantez.
—Je ne plaisante nullement.
—À la garde de Dieu! Je pensais que cette bonne fille ne pouvait convenir qu'à un rustique campagnard comme moi.»
À ces mots, Pierre, serrant les plis de son manteau, posa la tête sur un coussin et s'endormit. Boris continua à rêver à Viéra. Dans sa pensée, il la contemplait avec son charmant sourire, avec son beau et franc regard. La nuit était froide et claire, le ciel étoilé. Les grains de neige scintillaient comme des diamants. La glace craquait et bruissait sous les pieds des chevaux. Les rameaux d'arbres, avec leurs épaisses couches de givre, résonnaient aussi au souffle du vent et brillaient comme des miroirs à facettes aux rayons de la lune.
Dans la solitude, en de telles nuits, l'imagination parcourt rapidement de vastes espaces. Boris l'éprouva lui-même. Que de rêves ne fit-il pas jusqu'à ce qu'il arriva à la porte de sa maison? mais à tous ces rêves s'associait l'image de Viéra.
Pierre avait été, comme nous l'avons dit, très-surpris de l'impression produite sur Boris par la jeune fille. Il le fut bien plus encore lorsque, le lendemain de cette première visite, son ami lui dit:
«J'ai envie d'aller voir Étienne Barçoukof; si vous n'êtes pas disposé à m'accompagner, j'irai seul.»
Pierre, naturellement, répondit qu'il était tout prêt à partir. Et les deux amis se mirent en route. Comme la première fois, il y avait chez Étienne plusieurs étrangers à qui Viéra offrait, avec sa grâce habituelle, du café et des liqueurs préparés par elle-même. Mais Boris eut avec elle un entretien, ou, pour mieux dire, un monologue plus long que la première fois. Il lui parla de son existence passée, de Pétersbourg, de ses voyages, en un mot de tout ce qui lui vint à l'esprit. Elle l'écoutait avec une paisible curiosité, quelquefois en souriant et en le regardant, mais sans oublier une minute ses devoirs de maîtresse de maison. Tout à coup elle remarquait qu'un des hôtes de son père avait besoin de quelque chose, elle se levait et lui portait elle-même ce qu'il désirait. Alors Boris, immobile à sa place, ne la quittait pas des yeux; elle revenait s'asseoir près de lui, reprenait son travail de broderie, et il continuait ses récits. Une ou deux fois Étienne, en se promenant selon sa coutume, s'arrêta près d'eux, prêta l'oreille aux paroles de Boris, murmura: «Braou! braou!» et continua sa marche.