Quelques minutes s'écoulèrent. Étienne s'essuya les yeux, se dirigea vers son cabinet, et, sans lever la tête, dit à Boris, avec son sourire accoutumé:
«Aujourd'hui, restons-en là...; demain, tout ce qui sera nécessaire.
—Très-bien! très-bien!» répliqua Boris en le suivant dans son cabinet, où il échangea un regard avec Viéra.
Il éprouvait au fond de l'âme un sentiment de joie, et en même temps il était inquiet; il lui tardait de s'en aller, ne fût-ce que pour échapper à l'insupportable Michel, et il désirait revoir son fidèle Pierre. Il partit en promettant de revenir le lendemain. En franchissant le seuil de l'antichambre, il baisa la main de Viéra. Elle le regarda.
«À demain, dit-il.
—Adieu, répondit-elle tranquillement.
—Voilà, mon cher Pierre, dit Boris en terminant son récit, voilà ce qui s'est passé. Je me suis demandé d'où vient que, dans sa jeunesse, l'homme est si souvent peu porté au mariage? C'est qu'il craint d'asservir sa vie. Il se dit: J'ai le temps. Pourquoi me presser. En attendant encore, je trouverai peut-être un meilleur parti; et, soit qu'on reste dans le célibat ou qu'on se marie à la première occasion, c'est toujours l'effet de l'amour-propre ou de l'orgueil. Moi, je me dis: Dieu t'a fait rencontrer une douce et honnête créature, ne rejette pas ce don providentiel, ne t'abandonne pas à de vaines fantaisies. Je ne puis trouver une meilleure femme que Viéra. S'il y a quelque lacune dans son éducation, c'est à moi d'y remédier. Elle est, il est vrai, d'un caractère un peu phlegmatique. Est-ce un malheur? Non, au contraire. Voilà quelles ont été mes réflexions. Toi-même, tu m'as engagé à me marier. Et si je me trompe, ajouta-t-il d'un air pensif, si je me trompe.... après tout, ce n'est pas une si grande chute. Je n'avais plus rien à attendre de la vie.»
Pierre écoutait son ami en silence, prenant de temps à autre quelques cuillerées du mauvais thé que Marthe lui avait préparé à la hâte.
«Pourquoi ne parles-tu pas? lui demanda Boris en s'arrêtant tout à coup devant lui. Ce que je t'ai dit, n'est-ce pas juste? N'es-tu pas d'accord avec moi?
—L'affaire est terminée, répliqua Pierre lentement. La jeune fille accepte ton offre. Le père la sanctionne. Il n'y a plus rien à dire. Que tout soit pour le mieux! Maintenant il ne s'agit plus de réfléchir; il faut t'occuper de ton mariage; demain nous en reparlerons. Le matin, comme dit le proverbe, est plus sage que le soir. À demain donc.