—Mais voyons, embrasse-moi donc, homme froid que tu es! dit Boris.

—De grand cœur, répondit le bon Pierre en le serrant dans ses bras. Que Dieu te donne toutes les joies de ce monde!»

Boris se retira.

«Quel événement, se dit Pierre en se remettant au lit et en se retournant avec inquiétude tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et tout cela parce qu'il n'a pas servi dans la cavalerie, qu'il est habitué à se laisser aller à ses idées et ne connaît point la discipline.»

Un mois après, Boris était l'époux de Viéra. Lui-même n'avait pas voulu que le mariage fût retardé. Pierre fut son garçon d'honneur. Pendant ce mois d'attente, Boris avait été chaque jour chez son beau-père, mais ces fréquentes visites n'avaient point modifié ses rapports avec Viéra. Elle était tout aussi modeste et aussi réservée. Un jour il lui apporta un roman de Sagoskin: Jouri Miroslawski, et lui en lut quelques chapitres. Ce livre lui plut. Mais, lorsqu'il fut achevé, elle n'en demanda pas d'autres.

Un soir, Karentef vint la voir et resta longtemps les yeux fixés sur elle. Il faut dire qu'il était dans un état d'ivresse. Il semblait qu'il avait le désir de lui parler; pourtant il se tut. On le pria de chanter. Il entonna un chant qui commençait par des sons plaintifs, puis éclatait en une sorte de mélodie sauvage. Ensuite il jeta sa guitare sur le divan, sortit précipitamment, mit sa tête entre ses mains et éclata en sanglots.

La veille de son mariage, Viéra était triste, et son père paraissait aussi fort abattu. Il avait espéré que Boris viendrait vivre avec lui, et Boris l'engageait au contraire à suivre sa fille dans sa nouvelle demeure. Étienne refusa, disant qu'il ne pouvait quitter la maison où il avait ses vieilles habitudes. Viéra lui promit d'aller le voir plusieurs fois dans la semaine.

«Braou! braou!» répondit tristement le vieillard.

Au commencement de sa nouvelle existence, Boris se trouva très-heureux. Viéra dirigeait sa maison dans la perfection. Il aimait sa calme et constante activité. Il aimait la simplicité et la droiture de son caractère. Quelquefois il l'appelait sa petite ménagère hollandaise, et il déclarait à Pierre que, pour la première fois enfin, il connaissait les agréments de la vie.

Depuis le jour du mariage, Pierre ne venait plus si souvent chez lui, et n'y restait plus si longtemps, quoique Boris le reçût avec cordialité comme autrefois et que Viéra eût pour lui une sincère affection.