Un jour que Boris lui reprochait la rareté de ses visites:

«Que veux-tu, lui dit doucement l'honnête Pierre, ta vie n'est plus la même. Tu es marié; je suis garçon. Je craindrais de me rendre importun.»

Cette fois-là, Boris n'insista pas. Mais peu à peu il s'aperçut que, sans son ami, son intérieur était fort peu récréatif. Sa femme ne suffisait plus pour l'occuper. Souvent même il ne savait que lui dire, et restait des matinées entières sans prononcer un mot. Cependant il la regardait encore avec plaisir, et chaque fois que de son pied léger elle passait près de lui, il lui baisait la main, ce qui ne manquait jamais de faire éclore sur les lèvres de la jeune femme un doux sourire.

Mais ce sourire ne le charmait plus comme autrefois, et peut-on toujours se contenter d'un sourire?

Entre lui et Viéra, il y avait, trop peu de rapports intellectuels. Il commençait à s'en apercevoir.

«Décidément, se disait-il un jour en s'asseyant sur le canapé les mains croisées, la bonne Viéra n'a guère de ressources; et il se rappela l'aveu qu'elle lui avait fait elle-même: «Je ne suis pas votre égale.» Si j'avais, reprit-il, la flegmatique nature d'un Allemand, où si j'étais lié à quelque emploi qui m'occuperait la plus grande partie du jour, une telle femme serait un trésor. Mais avec mon caractère, et dans ma position.... Est-ce que je me serais trompé?»

Cette dernière réflexion lui fit plus de peine qu'il ne l'aurait cru.

Le lendemain, comme il engageait Pierre à revenir plus souvent, et comme Pierre lui répondait de nouveau qu'il craignait de le déranger:

«Tu te trompes, mon ami, répondit Boris, tu ne nous gênes nullement quand tu viens nous voir. Au contraire, avec toi, nous nous sentons plus gais.—Il fut sur le point d'ajouter: Et plus légers; ce qui était vrai.

Boris causait à cœur ouvert avec Pierre comme avant son mariage. Viéra se plaisait aussi à voir ce vieil ami. Elle aimait, elle estimait son mari, mais, avec tout son attachement pour lui, elle ne savait comment s'entretenir avec lui, ni comment l'occuper, et elle remarquait qu'il s'égayait et s'animait quand Pierre était là.