Ainsi le fidèle Pierre devenait nécessaire aux deux époux. Il aimait Viéra comme sa fille, et comment ne pas l'aimer, cette bonne âme candide? Quand Boris, dans un de ses moments d'abandon, lui confia ses secrètes pensées et ses tristesses, Pierre lui reprocha son ingratitude et lui représenta vivement toutes les qualités de la jeune femme. Un jour que Boris en était venu à lui dire que lui et Viéra n'étaient pas faits l'un pour l'autre: «Ah! s'écria Pierre avec un accent de colère, tu n'es pas digne d'elle!
—Mais, répliqua Boris, il n'y a rien en elle!
—Comment, rien! Te fallait-il donc une créature extraordinaire? C'est une femme excellente. Que peux-tu désirer de plus?
—C'est vrai,» repartit vivement Boris.
La vie des deux époux s'écoulait mollement, paisiblement. Avec la douce Viéra, il n'était pas possible d'avoir une altercation, ni même un désaccord; mais, dans les plus petits incidents de leur existence, on pouvait remarquer que leurs cœurs s'éloignaient peu à peu l'un de l'autre, comme on remarque dans l'état physique d'un blessé l'influence d'une plaie invisible.
Viéra n'avait pas l'habitude de se plaindre. En outre, elle n'avait pas même pu, dans sa pensée, accuser son mari, et il ne lui arrivait même pas de songer qu'il n'était pas très-aisé de vivre avec lui. Deux personnes seulement comprenaient sa situation: c'étaient son vieux père et son ami Pierre. Quand elle allait voir son père, il l'accueillait avec une tendresse mélancolique, il la regardait avec une expression de considération et il ne lui faisait aucune question sur son intérieur. Mais il soupirait, et lorsqu'il se promenait dans sa chambre, ses deux perpétuelles exclamations: «Braou! braou!» ne résonnaient plus ainsi qu'autrefois, comme l'accent d'une âme paisible qui s'est détachée des soucis terrestres. Depuis le jour où sa fille l'avait quitté, sa figure était devenue pâle, et ses cheveux en peu de temps avaient blanchi.
Les secrètes souffrances de Viéra ne pouvaient non plus échapper au regard de Pierre. La jeune femme n'exigeait pas que son mari s'occupât d'elle, ni même qu'il prît à tâche de s'entretenir avec elle; mais ce qui la désolait, c'était de penser qu'elle l'ennuyait. Un jour, Pierre la surprit assise à l'écart, le visage tourné contre le mur, immobile et pleurant. De même que son père, à qui elle ressemblait sur tant de points, elle ne voulait pas laisser voir ses larmes; elle les essuyait avec soin, même quand elle était seule. Pierre s'éloigna sur la pointe du pied. Il prenait à tâche constamment de ne pas lui laisser deviner qu'il comprenait le secret de sa douleur. En revanche, il ne ménagea pas Boris. Jamais, à la vérité, il n'en vint à lui dire avec une froide vanité ces mots blessants, ces mots cruels que les hommes les meilleurs ne peuvent s'empêcher de prononcer en ces moments d'emportement: «Vois-tu, je t'avais bien dit d'avance ce qui arriverait.» Mais il lui reprocha vivement son indifférence envers Viéra, et enfin le décida à se rendre près d'elle et à lui demander si elle était souffrante.
Elle le regarda avec une telle placidité et lui répondit si tranquillement, qu'il s'éloigna très-mécontent des reproches que Pierre lui avait adressés, mais satisfait de penser que Viéra ne soupçonnait pas la nature de ses sentiments envers elle.
Ainsi se passa l'hiver. Une telle situation ne peut durer longtemps. Elle aboutit à une séparation, ou à un changement qui est rarement heureux.
Boris ne se montrait ni exigeant ni emporté, comme cela arrive souvent aux hommes qui se sentent dans leur tort; il ne se laissait point entraîner non plus au sarcasme ni à d'amères plaisanteries. Dans son esprit, il s'était élevé seulement une nouvelle idée, l'idée d'entreprendre un voyage en un temps opportun.