—Un voyage! se disait-il dès le matin; un voyage! répétait-il en se mettant le soir au lit, et ce mot avait pour lui un charme indicible. Avant d'en venir à cette dernière résolution il voulut, pour essayer de se distraire, revoir Sophie Cirilova; mais le langage prétentieux, le sourire affecté, la folle coquetterie de la jeune veuve ne produisirent sur lui qu'une impression désagréable.—Quelle différence, s'écria-t-il, avec la vraie simple nature de Viéra, et cependant il ne pouvait renoncer au projet de s'éloigner de Viéra.

Le printemps, le magique printemps qui ravive toute la nature, qui fait voyager les oiseaux de par delà des mers, mit fin à son irrésolution, imprima un dernier élan à sa pensée. Il prétexta une affaire grave qu'il aurait longtemps négligée et qui l'obligeait enfin à se rendre à Pétersbourg. En disant adieu à Viéra, il sentit pourtant son cœur se serrer; il souffrait de quitter cette douce et excellente femme, ses larmes coulèrent sur le front pâle où il déposait un dernier baiser.—Je reviendrai bientôt, dit-il, et je t'écrirai, ma chère aimée. Il la recommanda à l'affection de Pierre et monta en voiture triste et pensif.

Mais sa tristesse s'allégea à la vue des plaines riantes et de la première verdure si fraîche et si tendre des saules et des bouleaux épanouis sur son chemin. Une joie indéfinissable, un enthousiasme juvénile s'empara de son âme. Il sentit sa poitrine se dilater, et, en portant ses regards vers l'horizon lointain:—Non, non, s'écria-t-il avec le poète, on n'attèle pas au même limon le cheval fougueux et la biche craintive.

Viéra était restée seule, mais Pierre venait souvent la voir, et son père s'était décidé à quitter son cher cabinet pour se rendre près d'elle. Quelle joie ils éprouvèrent à se retrouver ensemble! Ils avaient les mêmes goûts et les mêmes habitudes. Cependant Boris n'était point oublié; tout au contraire, il était le lien de réunion. Ils parlaient souvent de lui, de son esprit, de son instruction, de sa bonté. Il semblait même que son absence ne servît qu'à le faire mieux apprécier. Le temps était superbe. Les jours passaient paisiblement, doucement, comme ces grands nuages blancs et lumineux qui flottent à la surface d'un ciel bleu.

Le voyageur n'écrivait pas souvent, mais ses lettres étaient lues et relues avec avidité. Dans chacune de ses lettres, il parlait de son prochain retour; mais un jour, Pierre en reçut une qui annonçait une tout autre nouvelle. Elle était ainsi conçue:

«Mon cher ami, mon bon Pierre, j'ai longtemps réfléchi à la façon dont je commencerai cette lettre, et, après y avoir tant songé, j'aime mieux te dire tout de suite et tout nettement que je vais en pays étranger. Cette nouvelle va bien te surprendre et sans doute t'irriter. Tu ne l'avais pas prévue, et tu es en droit de m'accuser. Je n'essayerai pas de me justifier, et j'avoue même que je me sens rougir en songeant à tes reproches. Mais écoute-moi avec quelque indulgence. D'abord je ne m'éloigne que pour peu de temps, et je pars avec une société charmante et de la façon la plus agréable; en second lieu, je suis convaincu qu'après avoir cédé à cette dernière fantaisie, après avoir satisfait à ce désir de voir de nouvelles contrées et de nouveaux peuples, j'en reviendrai à la vie la plus calme et la plus casanière. Je saurai apprécier comme je dois le faire la grâce imméritée que le sort m'a accordée en me donnant une femme comme Viéra. Je t'en prie, fais-lui bien comprendre ces idées en lui montrant ma lettre. Aujourd'hui je ne lui écris pas à elle-même, mais je lui écrirai de Stettin, par le retour du bateau. En attendant, dis-lui que je me prosterne à genoux devant elle, que je la conjure de ne point condamner son méchant mari. Telle que je la connais, avec son âme angélique, je suis sûr qu'elle me pardonnera, et dans trois mois, je le jure par tout ce qu'il y a de plus sacré, j'irai la rejoindre, et jusqu'à mon dernier jour nulle puissance ne pourra me séparer d'elle. Adieu, ou pour mieux dire, à revoir bientôt. Je t'embrasse et je baise les jolies mains de ma Viéra. Adressez-moi vos lettres à Stettin. Je vous écrirai de là. S'il arrivait quelque accident ou quelque affaire imprévue dans ma maison, je compte sur toi comme sur un appui invariable.

«Ton ami Boris Viasovnin.

«P. S. Fais remettre, en automne, des tentures dans mon cabinet. C'est entendu. Adieu.»

Hélas! les espérances exprimées dans cette lettre ne devaient jamais se réaliser. Le bateau arrivait en vue de Stettin, la rive étrangère se déroulait aux regards des passagers sous les rayons d'un beau soleil. Appuyé sur la balustrade du bâtiment, Boris, absorbé dans une muette rêverie, regardait la vague verte et profonde qui se creusait en gémissant sous la roue du bateau, et, dans son rapide tournoiement, l'arrosait d'un flot d'écume. Dans son immobilité, dans sa contemplation, tout à coup le vertige s'empara de lui, et il tomba à la mer. À l'instant même on arrêta le navire, à l'instant on lança la chaloupe à l'eau; mais il était trop tard: Boris avait cessé de vivre.

Pierre avait déjà éprouvé un chagrin cruel en communiquant à Viéra la dernière lettre de son mari. Mais lorsqu'il s'agit de lui révéler le fatal événement, il faillit en perdre la tête. Ce fut Michel qui, le premier, apprit cette nouvelle par le journal. Aussitôt il résolut d'aller l'annoncer à Pierre, et emmena Onufre, avec qui il s'était de nouveau réconcilié. Dès son entrée dans la maison de Vasilitch, il s'écria: «Quel malheur! Figurez-vous...» Longtemps Pierre refusa de le croire; lorsque enfin il ne put plus douter de cette catastrophe, il resta tout un jour sans oser se montrer à Viéra. Enfin il se présenta devant elle, si pâle, si abattu, qu'à son aspect elle se sentit atterrée. Il voulait la préparer peu à peu au malheur qu'il devait lui faire connaître, mais ses forces le trahirent. Le pauvre Pierre tomba sur une chaise et murmura en pleurant: «Il est mort! il est mort!»