Un an s'est écoulé. Souvent du tronc des arbres, que l'on a coupés, on voit s'élever de nouveaux rejetons; souvent les plaies les plus profondes se cicatrisent; la vie triomphe de la mort qui, à son tour, triomphera de la vie. Peu à peu Viéra se consola et se ranima.

Boris, d'ailleurs, n'était point de ces hommes qu'on ne peut remplacer, s'il en est dans le monde qui ont cet honneur suprême, et Viéra n'était pas de nature à se consacrer toute sa vie à un sentiment unique, s'il est des sentiments qui ont cette puissance. Elle s'était mariée sans peine, mais sans enthousiasme; elle avait été fidèle et dévouée à son mari, mais elle ne pouvait lui donner toute son existence. Elle l'avait pleuré sincèrement, mais raisonnablement. On ne peut rien demander de plus.

Pierre continua à la voir. Il était son plus intime, ou pour mieux dire, son unique ami. Un jour qu'il se trouvait seul avec elle, il la regarda avec sa bonne expression de physionomie et lui demanda simplement si elle voulait l'épouser. Elle sourit et lui tendit la main.

Après leur mariage, leur vie se continua tranquillement comme par le passé. Dix années se sont écoulées. Ils ont deux filles et un garçon. Le vieil Étienne demeure avec eux, ne pouvant plus se résoudre à les quitter, ni à s'éloigner de ses petits-enfants. L'aspect de ces enfants l'a rajeuni. Il cause et joue sans cesse avec eux, surtout avec le petit garçon qui, comme lui, s'appelle Étienne, et qui, sachant l'ascendant qu'il exerce sur son aïeul, s'amuse à le contrefaire quand le vieillard se promène dans la chambre en répétant: «Braou! braou!» Et le grand-père rit, et chacun rit avec lui de ces espiègleries. Le pauvre Boris n'est point oublié dans ce cercle d'affections. Pierre parle de son ami avec une vive cordialité. Chaque fois qu'il en trouve l'occasion, il ne manque pas de dire: «Voilà ce que faisait Boris, voilà ce qui lui plaisait,» et Pierre et sa femme, et tous ceux qui leur appartiennent, vivent d'une vie uniforme, silencieuse, paisible. Cette paix, c'est le bonheur... Il n'y en a pas d'autre en ce monde.

XII

Suivent plusieurs récits aussi simples, aussi vrais que nous laissons à la curiosité des lecteurs.

Mais en voici un, composé de deux notes qui arrachent du cœur des larmes qu'on n'y soupçonnait pas.

Lisez attentivement et étonnez-vous de ce que contient l'amitié d'un homme pour ce complément de l'homme, un pauvre chien, ami qui comprend par le cœur tout ce que l'intelligence révèle à son ami.

L'homme qui a trouvé ces pages dans son âme a plus de sensibilité que J.-J. Rousseau et presque autant que le chevalier de Maistre.

MOUMOU