Pendant la nuit, elle ne dormait point d'un sommeil imperturbable, mais elle n'aboyait pas sans raison comme ces chiens absurdes qui, se posant sur leurs pattes de derrière, et levant le museau en l'air, aboient trois fois de suite, par ennui, en regardant les étoiles. Non; Moumou n'élevait la voix que lorsqu'un étranger s'approchait de la porte de l'hôtel, ou lorsqu'elle entendait quelque bruit inusité. En un mot, c'était une intelligente gardienne. Il y avait dans la cour un autre chien, un vrai dogue, à la peau jaune, avec des taches fauves. Mais il était enchaîné toute la nuit, restait indolemment couché dans sa niche; et si, de temps à autre, il lui arrivait de se mouvoir et d'aboyer, bientôt il se taisait, comme s'il comprenait lui-même la faiblesse et l'inutilité de ses aboiements.

Humble élève d'un valet de dernier ordre, Moumou ne pénétrait jamais à l'intérieur de la maison seigneuriale. Quand Guérassime allait porter du bois dans les appartements, elle l'attendait à la porte, dressant l'oreille, penchant la tête, tantôt à droite, tantôt à gauche, s'agitant au moindre bruit.

Ainsi se passa une année. Guérassime accomplissait régulièrement sa tâche et semblait très-satisfait de son sort, quand il arriva un événement inattendu.

Par une belle journée d'été, la baruinia se promenait dans son salon avec ses commensales. Elle était ce jour-là dans une heureuse disposition d'esprit; elle riait et plaisantait, et ses obséquieuses compagnes riaient comme elle, mais non sans crainte. Elles n'aimaient point à voir leur capricieuse patronne dans cet état d'hilarité; car, lorsqu'il lui arrivait d'être de si bonne humeur, il fallait que chaque personne qui se trouvait près d'elle eût le visage riant, l'esprit enjoué. Puis, ces élans de gaieté n'étaient pas de longue durée; bientôt ils se transformaient en une tristesse sombre et acariâtre. Mais en ce moment-là, comme nous l'avons dit, tout lui souriait. Le matin, selon son habitude, elle avait tiré les cartes, et avait réuni du premier coup, dans son jeu, quatre valets; excellent augure! Puis, son thé lui avait paru très-savoureux, si savoureux qu'elle avait récompensé la servante qui le préparait, par une parole louangeuse et une gratification d'un grivennik (40 centimes).

Elle s'en allait donc gaiement dans son salon; un sourire de bonheur errait sur ses lèvres ridées. Elle s'approcha de la fenêtre qui s'ouvrait sur un petit jardin; dans ce jardin, sous un rosier, Moumou, couchée par terre, rongeait délicatement un os. La baruinia l'aperçut et s'écria:

«À qui donc est ce chien?»

La commensale à qui elle s'adressait se sentit embarrassée comme un subalterne qui ne comprend pas bien la pensée de son chef.

«Je ne sais... murmura-t-elle. Je crois que c'est au muet.

—Mais vraiment, reprit la baruinia, c'est une charmante bête... Dites qu'on me l'apporte. Y a-t-il longtemps qu'il la possède?... Comment se fait-il que je ne l'aie pas encore aperçue? Je veux la voir.»

La dame de compagnie s'élança dans l'antichambre.