Le muet, en se retournant, vit des lumières briller et des ombres circuler derrière les fenêtres. Il eut le pressentiment du malheur qui le menaçait, prit Moumou sous son bras, s'enfuit dans sa cellule et s'y enferma.
Quelques minutes après, cinq hommes arrivaient à sa porte et la trouvaient si bien close qu'ils ne pouvaient l'ouvrir. Gabriel, en proie à une agitation extrême, leur ordonna de rester là en sentinelle jusqu'au matin, puis, il se rendit près de la première femme de chambre de la baruinia, Lioubov Lioubimovna, avec laquelle il dérobait le thé, le sucre, les fruits et les épices de la maison; il la pria d'aller dire à sa maîtresse que le misérable chien était en effet revenu, mais que le lendemain il disparaîtrait et qu'on ne le reverrait plus. Lioubov devait en même temps conjurer sa bonne maîtresse de se calmer et de se reposer. Mais comme l'infortunée baruinia ne pouvait parvenir à se calmer, le médecin lui administra une double potion de laurier-rose, après quoi elle s'endormit d'un sommeil profond, tandis que Guérassime, le visage pâle, serrait sur son lit le museau de Moumou.
Le lendemain, la baruinia ne s'éveilla que très-tard. Gabriel attendait son réveil pour prendre des mesures énergiques contre l'obstination de Guérassime, et lui-même s'attendait à subir un orage. Mais l'orage n'éclata pas. La veuve, assise sur son séant, fit appeler sa vieille femme de chambre.
«Ma chère Lioubov,» lui dit-elle d'un ton plaintif et langoureux qu'elle employait souvent, car elle se plaisait à se faire passer pour une pauvre martyre délaissée, et dans ces moments-là ses gens n'étaient pas peu embarrassés. «Ma chère Lioubov, vous voyez dans quel état je suis. Je vous en prie, allez trouver Gabriel Andréitch, parlez-lui. Est-ce qu'un chien lui est plus cher que la tranquillité, que la vie même de sa maîtresse? Ah! c'est ce que je n'aurais jamais cru, ajouta-t-elle avec une profonde expression de tristesse. Allez, ma chère, soyez bonne. Rendez-moi ce service.»
Lioubov se rendit à l'instant près du majordome. Quelles furent leurs réflexions? On ne sait. Mais un instant après, tous les domestiques de l'hôtel étaient réunis et se dirigeaient vers la retraite de Guérassime. À leur tête s'avançait Gabriel, tenant la main à sa casquette, quoiqu'il n'y eût aucun souffle de vent. Près de lui étaient les laquais et le cuisinier; des enfants gambadaient en arrière, et par sa fenêtre le vieux sommelier contemplait ce spectacle.
Sur l'étroit escalier qui conduisait à la cellule de Guérassime, un homme se tenait en faction, deux autres étaient à la porte, armés de bâtons. Tout l'escalier fut envahi par les nouveaux venus. Gabriel s'approcha de la porte, la frappa du poing et cria: «Ouvre.»
Un aboiement à demi étouffé se fit entendre.
«Ouvre, ouvre, répéta le majordome.
—Mais, dit Étienne, il ne peut vous entendre, puisqu'il est sourd.»
Tous les valets se mirent à rire.