—Guérassime est revenu, s'écria tout à coup Étienne, en prenant une assiette de gruau.
—En vérité! Quand donc?
—Il y a environ deux heures. Je l'ai rencontré sous la porte cochère. Il sortait. J'ai voulu lui adresser quelques questions. Mais il n'était pas de bonne humeur, et il m'a donné un coup de poing très-remarquable dans l'omoplate comme pour me dire: Laisse-moi la paix. Ah! il n'y va pas de main morte, ajouta Étienne en se frottant le dos! J'en ai encore les reins meurtris. Il faut l'avouer, sa main est une main vraiment bénie.»
À ces mots, les domestiques se mirent à rire, puis se séparèrent pour aller se coucher.
À cette même heure, sur le chemin de T..., marchait d'un pas rapide un homme d'une taille élevée portant un sac sur l'épaule et un long bâton à la main. C'était Guérassime. Il allait résolument vers sa terre natale, vers son village. Après avoir sacrifié sa chère Moumou, il était rentré dans sa chambre, il avait mis quelques hardes dans une sacoche, pris cette sacoche sur son dos et il était parti.
Le domaine d'où sa maîtresse l'avait fait venir à Moscou n'était qu'à vingt-cinq verstes de la chaussée. Il avait remarqué le chemin qu'il avait suivi; il était sûr de le retrouver, et il cheminait vigoureusement avec une détermination dans laquelle il y avait à la fois du désespoir et du contentement. Il avait quitté à jamais la maison de sa maîtresse, et la poitrine dilatée, le regard ardemment fixé devant lui, il marchait précipitamment, comme si sa vieille mère l'attendait à son foyer, comme si elle le rappelait près d'elle, après les jours qu'il venait de passer dans une autre demeure, parmi des étrangers.
La nuit vint; une nuit d'été calme et tiède. D'un côté de l'horizon, à l'endroit où le soleil venait de se coucher, un coin du ciel était encore blanchi et empourpré par un dernier reflet de la lumière du jour; de l'autre, il était déjà voilé par une ombre grisâtre.
Des centaines de cailles chantaient à l'envi, les râles de genêt poussaient leurs cris vibrants. Guérassime ne pouvait les entendre. Il ne pouvait entendre le murmure des bois près desquels l'emportaient ses pieds robustes, mais il sentait l'arôme qu'il connaissait, l'odeur des blés qui mûrissaient dans les champs. Il aspirait l'air vivace du sol natal qui semblait venir à sa rencontre, qui lui caressait le visage, qui se jouait dans ses cheveux et dans sa longue barbe.
Devant lui s'étendait en droite ligne le chemin qui devait le ramener à son isba. Les étoiles du ciel éclairaient sa marche. Il allait comme un lion vigoureux et fier, et lorsque le lendemain l'aurore reparut à l'horizon, il était à plus de trente-cinq verstes de Moscou.
Deux jours après, il rentrait dans sa cabane, à la grande surprise d'une femme de soldat qui y avait été installée. Il s'inclina devant les saintes images suspendues à son foyer, puis se rendit chez le staroste, qui d'abord ne savait comment le recevoir. Mais on était au temps de la fenaison. On se souvenait des facultés de travail du robuste muet; on lui donna une faux, et il se mit à l'ouvrage comme par le passé, et il faucha de telle sorte que tous ses compagnons l'admiraient.