Cependant à Moscou, on n'avait pas tardé à s'apercevoir de son absence. Dès le lendemain de son départ, on était entré dans sa chambre, puis on avait prévenu Gabriel de sa disparition. Celui-ci regarda de côté et d'autre, haussa les épaules, puis pensa que le muet avait pris la fuite, ou qu'il avait été rejoindre son misérable chien dans la rivière. La déclaration de cet événement fut faite à la police, et il fallut aussi l'annoncer à la veuve. À cette nouvelle, elle entra en colère, se lamenta, puis ordonna de chercher le muet partout et de le ramener, déclarant que jamais elle n'avait voulu faire périr Moumou. Elle adressa une si sévère réprimande à Gabriel, que tout le jour l'infortuné majordome secoua la tête en murmurant: «Allons! allons!» le sommelier finit par le tranquilliser par la même interjection différemment accentuée.

Enfin, on apprit par un rapport du staroste que Guérassime était rentré dans son village. La baruinia s'apaisa. Sa première idée pourtant fut de le faire revenir au plus tôt à Moscou, puis elle réfléchit et déclara qu'elle n'avait pas besoin de reprendre dans sa maison un tel ingrat. Peu de temps après elle mourut, et non-seulement ses héritiers ne pensèrent point à rappeler au service de l'hôtel Guérassime, mais ils congédièrent même tous les autres domestiques.

Guérassime vit encore dans son isba solitaire qui est son seul refuge. Il a conservé sa force et son ardeur pour le travail, son caractère grave et réservé. Seulement ses voisins remarquent que depuis son séjour à Moscou, il ne regarde aucune femme et ne peut souffrir aucun chien près de lui. «Mais, à quoi, disent-ils, lui servirait une femme, et que ferait-il d'un chien? On connaît la vigueur de son bras, et les voleurs n'oseraient entrer dans l'enceinte de son isba.»

Lamartine.

CXXXIIe ENTRETIEN

LITTÉRATURE RUSSE
IVAN TOURGUENEFF
(Suite.—Voir la livraison précédente.)

I

Jacques Passinkof, Faust, le Ferrailleur, les Trois Portraits, l'Auberge de grand chemin, quelques essais dramatiques et enfin Deux journées dans les grands bois, magnifique scène descriptive des plaines ténébreuses de la Grande Russie, forment le premier et le second volume de cette collection étrange, pittoresque et attachante.

La description animée des Grands bois ne peut être citée que presque en entier. On y voit, avec la vie du chasseur russe, l'impression vraie des grandes forêts (ce que les Turcs appellent la mer des feuilles, entre Brousse et Konia), sur l'homme qui les parcourt. C'est Chateaubriand naturel et vivant, au lieu de la rhétorique des déserts et des sauvages dans Attala. Lisons donc encore.

DEUX JOURNÉES
DANS
LES GRANDS BOIS