—D'ici à Sviatoïé?
—Huit verstes.»
Le soleil se couchait quand je sortis enfin du bois, et j'aperçus devant moi un petit village. Une vingtaine d'isbas se pressaient autour d'une vieille église en bois à coupole unique et à toiture verte, dont les petites fenêtres s'enflammaient au soleil couchant. C'était Sviatoïé. Ce village avait jadis appartenu à un monastère, et son église possédait une petite image miraculeuse, à l'influence de laquelle les habitants attribuaient leur bonne fortune d'être restés libres, au beau milieu des possessions d'un puissant seigneur. De là, le village avait conservé son nom. Au moment d'y entrer, le troupeau commun dépassa mon tarantass en courant au milieu d'un tourbillon de poussière, avec des beuglements, des bêlements, des grognements tels que si une troupe de loups se fût mise à leurs trousses. Les filles du village, de longues gaules à la main, couraient avec de grands cris à la rencontre de leurs vaches; les jeunes garçons, aux cheveux de chanvre, poursuivaient les cochons indociles qui s'échappaient de tous côtés; et ce fut au milieu de cet infernal brouhaha que je fis mon entrée dans le village de Sviatoïé.
Je mis pied à terre chez le starosta, Poléka fin et rusé, de cette race de gens dont on dit en Russie qu'ils voient à plusieurs archines sous terre. Le lendemain, de bonne heure, je partis dans un telega à deux chevaux du pays, ornés de gros ventres, avec le fils du starosta et un autre paysan du nom de Yégor, dans l'intention de chasser le grand tétras ou coq de bruyère. À l'horizon, tout alentour, la forêt étendait ses cercles bleuâtres; il n'y avait pas plus de deux cents déciatines de terres défrichées autour du village. Mais il fallait faire sept verstes pour arriver aux bons endroits. Le fils du starosta, qui se nommait Kondrate, était un jeune gars aux cheveux châtains, aux joues vermeilles, à l'expression franche et ouverte; il était serviable et bavard. Il menait les chevaux. Yégor était assis près de moi. Il faut que je dise deux mots de celui-ci. Il était réputé pour le meilleur chasseur de tout le district. Il avait battu le pays dans toutes les directions, à cinquante verstes de distance. Rarement il tirait un coup de fusil, car il avait fort peu de poudre et de plomb. Mais il se contentait d'avoir fait répondre une gélinotte à l'appeau, ou bien d'avoir trouvé l'endroit où les mâles des doubles bécassines se rassemblent et se battent. Yégor avait la réputation d'homme véridique et d'homme silencieux. En effet, il n'aimait pas à parler et n'exagérait point le nombre de gibier qu'il avait découvert, chose rare chez un chasseur de profession. Il était de taille moyenne, maigre, le visage long et pâle, avec des grands yeux aux regards honnêtes et calmes. Tous ses traits, et surtout ses lèvres toujours immobiles, respiraient une tranquillité inaltérable; les rares paroles qu'il laissait tomber s'accompagnaient d'un sourire retenu qui faisait plaisir à voir. Il ne buvait jamais d'eau-de-vie et travaillait assidûment. Mais il n'avait pas de chance; sa femme était toujours malade, ses enfants mouraient, et, comme tout paysan russe tombé dans la misère, il ne trouvait plus moyen de revenir sur l'eau. Il faut avouer d'ailleurs que la passion de la chasse ne sied guère à un paysan. Était-ce une disposition naturelle de son âme? Était-ce le résultat de sa vie incessamment passée dans les forêts face à face avec la triste et sévère nature de ces déserts? Le fait est que, dans tous les mouvements de Yégor, il y avait une sorte de gravité modeste qui n'avait rien de rêveur, la gravité d'un grand cerf des bois. Il avait tué sept ours dans le cours de sa vie, en les attendant à l'affût près des avoines. Il ne s'était décidé que la quatrième nuit à tirer le dernier des sept, parce qu'il ne le trouvait jamais assez bien placé pour le tuer sûrement, et qu'il n'avait qu'une seule balle à mettre dans son fusil. Yégor l'avait tué la veille de mon arrivée. Lorsque Kondrate me mena chez lui, je le trouvai dans la petite cour de la maison, accroupi devant l'énorme animal. Il le dépeçait avec un méchant couteau, mettant soigneusement dans un pot sa graisse, qui devait plus tard oindre les cheveux de quelque élégant.
«Comment as-tu tué ce monstre?» lui dis-je.
Yégor leva la tête, me jeta un regard, et considéra attentivement mon chien.
«Si vous êtes venu pour chasser, me dit-il, il y a des coqs de bruyère à Mochnoï, quatre couvées, et sept de gélinottes.»
Puis il se remit à l'ouvrage.
C'est avec ce Yégor que nous partîmes le lendemain pour la chasse.
Nous traversâmes rapidement la plaine qui entoure Sviatoïé; mais, une fois dans la forêt, il fallut nous remettre au pas. «Tiens, Yégor, voilà un ramier, s'écria Kondrate en le poussant du coude; tire-lui dessus.» Yégor jeta un regard de côté, et ne bougea point. Il y avait plus de cent pas de nous à l'oiseau. Kondrate fit encore quelques remarques à haute voix; mais l'éternel silence de la forêt finit par tomber sur lui-même, et le fit taire aussi. Sans échanger d'autres paroles, et écoutant seulement le souffle des chevaux, nous arrivâmes à Mochnoï. C'était le nom qu'on donnait à une partie du bois composée de pins immenses. Yégor et moi, nous descendîmes du telega, que Kondrate poussa dans un épais massif, pour mettre les chevaux à l'abri d'énormes cousins à aigrette. Yégor examina les platines de son fusil, puis fit un grand signe de croix. C'est par là qu'il commençait toute chose. L'endroit de la forêt où nous entrâmes était d'une extrême vieillesse. Je ne sais si les Tatares l'avaient traversé pendant leurs invasions; mais certes les Polonais et les rebelles russes, du temps des faux Démétrius, avaient pu chercher asile dans ses impénétrables profondeurs. À longue distance l'une de l'autre, s'élevaient en colonnes d'un jaune pâle des arbres immenses; d'autres, plus jeunes, dressaient plus serrées leurs tiges sveltes. Une mousse verdâtre, toute parsemée d'épingles de pin, couvrait la terre. La golonbiker aux baies bleuâtres croissait en grande abondance, et sa forte odeur, pareille à celle du musc, oppressait la respiration. Le soleil ne pouvait pénétrer à travers l'entrelacement des branches; et pourtant il ne faisait pas sombre dans la forêt. L'air immobile, sans lumière et sans ombre, brûlait le visage. De lourdes gouttes de résine transparente sortaient comme des gouttes de sueur de la rugueuse écorce des arbres, et descendaient lentement.