Tout se taisait; on n'entendait pas même le bruit de nos pas; nous marchions sur la mousse comme sur un tapis. Yégor surtout se mouvait comme une ombre; il ne faisait pas crier une feuille sèche en posant le pied dessus. Il marchait sans se hâter, et sifflait de temps à autre dans son appeau. Une gélinotte répondit bientôt, et je la vis se jeter dans un épais sapin. Mais Yégor eut beau me l'indiquer; j'eus beau faire tous mes efforts pour la voir; je ne pus jamais la découvrir, et ce fut Yégor qui dut l'abattre. Nous trouvâmes aussi deux couvées de grands tétras. Mais ces puissants oiseaux s'enlevaient de loin avec un fracas lourd et retentissant. Nous ne pûmes en tuer que trois jeunes. Yégor s'arrêta tout à coup près d'un maïdane, et m'appela par un geste. «Un ours est venu chercher de l'eau, me dit-il en me montrant une large et fraîche écorchure sur la surface de la mousse qui tapissait un trou.—C'est sa patte? lui dis-je.—Oui, mais il n'y a plus d'eau. Sur ce pin-là, il y a aussi sa trace. Il est allé y chercher du miel. Voilà des entailles comme faites au couteau.»
Nous continuâmes à nous enfoncer dans la forêt. Yégor marchait avec une assurance calme, et se contentait de jeter des regards en haut, dans les rares éclaircies qui laissaient voir le ciel. J'aperçus une élévation circulaire, entourée d'un fossé presque comblé par le temps. «Est-ce encore un maïdane? demandai-je.—Non; ç'a été un fort de brigands. Il y a longtemps; nos grands-pères en avaient déjà oublié l'époque. Il y a un trésor enfoui là-dessous; mais, pour l'avoir, il faut avoir versé du sang humain.» Yégor fit un nouveau signe de croix. La chaleur m'accablait; je me plaignis de la soif. «Attendez un peu, me dit-il, je connais une bonne source.» Et, avant que j'eusse le temps de répondre, il avait disparu...
Je m'assis sur un tronc d'arbre, les coudes sur les genoux; puis, après un long intervalle, je relevai la tête et jetai un long regard autour de moi. Oh! comme tout était morne et triste! pas seulement triste, mais muet et menaçant. Si du moins le moindre son, le plus petit frôlement, eût retenti dans le profond abîme de la forêt! Mon cœur se resserra; dans cet instant, à cette place, je sentis presque le souffle de la mort. Je touchai en quelque sorte son incessante présence. Je baissai la tête sous une secrète terreur, comme si j'avais jeté un regard dans un endroit où il est défendu à l'homme de regarder. Je fermai les yeux avec la main, et tout à coup, comme obéissant à un ordre intérieur, je me rappelai toute ma vie passée.
Voilà que je revis mon enfance bruyante et tranquille, querelleuse et bonne, avec ses joies hâtives et ses rapides chagrins; puis ma jeunesse confuse, étrange, bizarre, pleine d'amour-propre, avec toutes ses fautes et ses aspirations, son travail désordonné et son inaction agitée. Vous me vîntes aussi à la mémoire, vous, mes amis de vingt ans, compagnons de mes premiers essais dans la vie. Puis, comme un éclair dans la nuit, apparurent quelques souvenirs lumineux. Puis des ombres s'avancèrent et grossirent de tous côtés; les années se déroulaient devant moi plus sombres et plus lourdes, et la tristesse me tomba sur le cœur comme une pierre. Assis, immobile, je regardais comme si le rouleau de ma vie se fût déroulé devant moi. «Oh! qu'ai-je fait? murmuraient amèrement mes lèvres. Oh! ma vie, comment as-tu glissé de mes mains sans laisser de traces? Est-ce toi qui m'as trompé? Est-ce moi qui n'ai pas su profiter de tes dons? Ce rien, cette pincée de cendre et de poussière, voilà tout ce qui reste de toi. Ce quelque chose de froid, d'inerte et d'inutile, est-ce moi, le moi d'autrefois? Comment! Mon âme désirait un bonheur si plein! Elle repoussait avec tant de mépris tout ce qui lui semblait incomplet! Elle se disait: «Voilà le bonheur; il va fondre sur moi comme un grand fleuve; et pas une goutte n'a seulement touché mes lèvres! Ou bien peut-être que le bonheur, le vrai bonheur de ma vie, a passé tout près de moi, m'a souri de son sourire radieux, et que je n'ai pas su le reconnaître. Ou bien il s'est assis à mon chevet, et je l'ai oublié comme un rêve. Comme un rêve,» répétai-je tristement. Des formes confuses, des images insaisissables glissaient dans mon âme en y excitant des sentiments où se mêlaient la compassion sur moi-même, les regrets, la désespérance et la résignation. Oh! mes cordes d'or, je n'ai pas entendu vos cantiques! Vous n'avez donné des sons qu'en vous brisant. Et vous, ombres chères, ombres si connues, vous qui m'entourez ici dans cette morne solitude, pourquoi êtes-vous vous-mêmes si tristement et si profondément silencieuses? Sortez-vous de l'abîme? Comment comprendrais-je vos regards muets? Me dites-vous encore adieu, ou me saluez-vous comme un ami au retour? Pourquoi coulez-vous de mes yeux, gouttes avares et tardives? Oh! mon cœur, à quoi bon des regrets? Tâche d'oublier, si tu veux être calme; habitue-toi aux résignations des séparations éternelles, à ces mots amers; «Adieu pour toujours.» Ne retourne pas en arrière; ne te ressouviens pas; ne t'élance pas là-bas où il fait clair et serein, où rit la jeunesse, où l'espérance se couronne des fleurs du printemps, où la joie agite ses ailes de colombe, où l'amour, comme la rosée à l'aurore, brille tout humide des larmes de la volupté. Non, ne t'élance pas là-bas où est la félicité, la foi, la force, la puissance. Là n'est pas notre place.
«Voici votre eau; levez-vous et buvez avec Dieu,» prononça derrière moi la voix mâle d'Yégor. Je tressaillis involontairement; cette parole vivante ébranla joyeusement tout mon être. C'était comme si je fusse tombé dans un sombre abîme où tout se taisait autour de moi, où l'on n'entendait plus que le long et continuel gémissement d'une douleur sans fin, et que tout à coup, d'une seule secousse, une puissante main d'ami m'eût ramené à la lumière du bon Dieu. Ce fut avec un vrai bonheur que je revis devant moi la calme et loyale figure de mon guide. Il était là, dans sa pose assurée, et me tendait, avec son charmant sourire, une petite bouteille pleine d'eau limpide et transparente. «Allons, dis-je en me levant et en lui serrant la main avec une sorte d'enthousiasme, conduis-moi, je te suis.» Il sourit de nouveau, et se remit en marche.
Nous continuâmes à parcourir la forêt jusqu'au soir. Le froid et l'ombre succédèrent si rapidement à la chaleur et à la lumière, qu'il fallut battre en retraite: «Retirez-vous, inquiets vivants,» semblait dire de derrière chaque arbre une voix farouche.
Au sortir du bois, nous ne retrouvâmes plus Kondrate. En vain nous criions pour l'appeler, il ne répondait pas. Tout à coup nous l'entendîmes au fond d'un ravin, près de nous, qui parlait doucement à ses chevaux. Un vent subit avait soufflé rapidement et s'était calmé aussi vite, sans laisser d'autre trace de son passage que des feuilles mises à l'envers, ce qui donnait aux arbres immobiles un aspect bigarré. Ce souffle imperceptible avait suffi pour empêcher Kondrate d'entendre nos cris. Nous montâmes dans le telega, et partîmes pour le village. Courbé sur moi-même et aspirant l'air humide du soir, je sentis toutes mes rêveries de la journée se fondre en un seul sentiment, celui de la lassitude et du sommeil, en un seul désir, celui de retourner bien vite sous un toit humain, de boire une tasse de thé à la crème, de m'enfoncer dans du foin odorant, et de m'endormir avec délices.
DEUXIÈME JOURNÉE
Le lendemain, de bonne heure, nous nous remîmes tous trois en marche pour la Gary. Dix années auparavant, plusieurs milliers de déciatines avaient brûlé dans les Grands-Bois. Les arbres n'avaient pas repoussé. On ne voyait sur ce vaste emplacement que de tout petits sapins. Le sol était couvert de mousse et de cendre, à travers lesquelles croissaient une multitude d'arbustes à fruits sauvages, fraises, framboises, airelles et canneberges, dont les coqs de bruyère sont très-friands. Aussi les trouvait-on, en cet endroit, en quantité prodigieuse. Nous avancions en silence, quand tout à coup Kondrate se redressa: «Eh! dit-il, n'est-ce pas Ephrem que je vois là? En effet, c'est bien lui. Bonjour, Alexandritch,» ajouta-t-il en élevant la voix et en ôtant son bonnet.
Un paysan de petite taille, vêtu d'un court armiak noir, et les reins ceints d'une corde, parut de derrière un arbre, et s'approcha de notre telega.