«Qu'est-ce que c'est que cet Ephrem? dis-je à Kondrate, qui ne cessait de secouer la tête comme s'il se fût parlé à lui-même.

—Cet Ephrem? reprit-il; ah! ah! c'est un homme comme il n'y en a pas à cent verstes à la ronde; un voleur fini. Rien que voir le bien d'autrui lui fait cligner de l'œil. Fuyez-le en vous cachant dans la terre, il vous déterrera. Et quant à l'argent, essayez de vous asseoir dessus, il vous l'ôtera de dessous vous.

—Il me paraît bien hardi.

—Hardi! il ne craint pas le diable, c'est tout dire. On ne peut rien lui faire. Combien de fois l'a-t-on mené à la ville, et mis en prison? Dépenses inutiles. On se met à le lier, et lui vous dit: «Que n'attachez-vous cette jambe-là? Attachez-la plus fort pendant que je dormirai, et je serai à la maison avant mon escorte.» Et en effet, à peine parti, on le revoit au pays.

—D'où est-il? de chez vous?

—Oui, de Sviatoïé. C'est un homme.... Voyez seulement son nez, sa physionomie (Kondrate avait été une fois à la ville, et, depuis ce temps, employait des termes ambitieux). Nous autres Polékas, nous connaissons bien la forêt depuis notre enfance; mais aucun de nous ne peut se comparer à lui. Une nuit, il est venu tout droit ici d'Altonkino; il y a quarante verstes, et personne n'avait jamais fait ce chemin. C'est aussi le premier homme du monde pour voler le miel; les abeilles ne le piquent point. Il a ruiné tous les éleveurs de ruches.

—Il ne doit pas épargner non plus les borts?

—Oh non! il ne faut pas le calomnier. Jamais encore on ne lui a trouvé ce péché. Le bort est chose sacrée chez nous. Une ruche est faite de main d'homme, et gardée par des hommes. Si tu réussis à la voler, tant mieux pour toi; mais les abeilles sont à la garde de Dieu; il n'y a que l'ours qui touche à leur miel.

—Aussi l'ours est-il un animal privé de raison, remarqua Yégor.

—Ephrem a-t-il de la famille? demandai-je.