—Certainement, il a un fils; et quel voleur ce sera avec le temps! c'est le père tout craché. Ephrem commence à l'enseigner. Un de ces derniers jours, il a rapporté un pot rempli de vieux sous, et il l'a enterré dans une petite éclaircie, puis il a envoyé son fils au bois, en lui disant que, tant qu'il n'aurait pas trouvé le pot, il ne lui donnerait rien à manger, et ne le laisserait pas même rentrer dans la maison. Le fils est resté au bois tout un jour avec sa nuit, et il a fini par déterrer le pot. Oui, c'est un homme bien singulier que cet Ephrem; tant qu'il est dans sa maison, c'est le meilleur vivant du monde, il donne à tout le monde à boire et à manger. On ne fait que danser chez lui; on y fait les cent coups. Et quand il y a une assemblée d'anciens, personne ne donne un meilleur conseil que lui. Il s'approche du cercle par derrière, écoute un moment, vous dit le mot juste comme s'il donnait un coup de hache au bon endroit, et s'en va en riant. Mais du moment qu'il part pour la forêt, c'est alors qu'il est dangereux. Du reste, il faut le dire, il ne touche à nous autres de Sviatoïé que quand il ne peut pas faire autrement. D'ordinaire, s'il rencontre l'un de nous, il nous crie de loin: «Au large, frère! l'esprit de la forêt a soufflé sur moi.»
—Comment! dis-je, vous êtes une commune entière, et vous ne pouvez venir à bout d'un seul homme?
—Mais apparemment.
—Le tenez-vous donc pour un sorcier?
—Dieu seul sait ce qu'il est. Il y a quelque temps, il est entré dans le rucher du sous-diacre; mais le sous-diacre faisait le guet lui-même; il l'empoigna dans les ténèbres, et le rossa. Quand il lui eut donné sa volée, Ephrem lui dit: «Sais-tu qui tu as battu?» Dès que le sous-diacre eut reconnu sa voix, il se sentit glacé de terreur; et se jeta à ses pieds: «Prends, lui dit-il, tout ce que tu veux.—Non, reprit l'autre, je te prendrai ce que je voudrai, à mon heure et à mon goût; mais sache que tu n'en seras pas quitte.» Depuis ce temps, le sous-diacre semble un échaudé; il erre comme une ombre. «Le cœur me fond dans la poitrine, me disait-il l'autre soir; ce brigand-là m'a jeté quelques mots bien cruels.»
—Votre sous-diacre doit être bien bête.
—Ah! vous croyez? Eh bien! écoutez-moi. Un jour, arrive de l'autorité l'ordre de s'emparer d'Ephrem à tout prix. Le Stanovoï était tout neuf à son poste, il voulait se signaler. Voilà qu'une dizaine de paysans vont à la forêt à la recherche d'Ephrem, et, à peine étaient-ils arrivés, qu'il vient à leur rencontre. «Prenez-le! liez-le!» crie l'un d'eux. Pour Ephrem, il entre tranquillement dans le bois, se taille un bâton de trois doigts d'épaisseur, et, ce bâton à la main, il bondit tout à coup sur la route, la face hideuse: «À genoux!» cria-t-il, comme un tzar à la parade; et tous se mirent à genoux. «Qui de vous, continua Ephrem, a dit qu'on me lie? Est-ce toi, Séroga?» Séroga, qui l'entend, se lève d'un seul bond et s'enfuit comme un lièvre. Ephrem se mit à sa poursuite, et pendant toute une verste lui caressa le dos avec son bâton. «C'est dommage, dit-il après, que je ne l'aie pas empêché de manger gras,» car l'affaire se passait à la fin du carême de saint Philippe. Quant au Stanovoï, il fut bientôt renvoyé, et tout fut dit.
—Il vous a tous terrifiés, et il vous mène comme de petits enfants.
—Croyez-vous donc qu'il ne soit pas terrible? Et quel homme ingénieux! c'est à le baiser. Un jour, je le rencontrai dans la forêt; il tombait une grosse pluie. Dès que je l'aperçus, je voulus décamper; mais il me fit un petit signe de la main, et me dit: «Approche, Kondrate, ne crains rien, je suis miséricordieux aujourd'hui; viens apprendre de moi comme on vit dans la forêt, comme on sait rester sec pendant la pluie. Je m'approchai: il était assis sous un sapin; il avait fait un petit feu de bois vert; une épaisse fumée blanche était entrée dans les branches de sapin, et empêchait la pluie d'y tomber. Je l'admirai, et lui me dit: «Dieu dit à la pluie: Tombe et mouille; et Ephrem dit: Tu ne mouilleras pas.» Mais son tour le plus fameux (et ici Kondrate éclata de rire), je vais vous le conter. On avait battu de l'avoine au fléau, mais on n'avait pas eu le temps de ramasser le dernier tas avant la nuit. On y mit pour la garde deux jeunes gars qui n'étaient pas trop éveillés. Les voilà donc qui causent ensemble, se tenant aux aguets; et Ephrem, qui avait tout observé, ne s'avise-t-il pas d'emplir de paille les jambes de son pantalon, bien attachées par le bout, et de se les mettre sur la tête! Le voilà qui arrive en rampant derrière une haie, et qui montre petit à petit le bout de ses cornes. L'un des gars dit à l'autre: «Vois-tu?» l'autre dit: «Je vois,» et bientôt on n'entendit plus que le bruit des haies qu'ils franchissaient en courant l'un après l'autre. Ephrem s'approcha de l'avoine, la mit dans un sac et l'emporta chez lui; et le lendemain, c'est lui qui vint tout raconter à l'assemblée, et les pauvres garçons furent bafoués. Pourtant, tous les autres en eussent fait autant qu'eux.»
Et Kondrate partit d'un éclat de rire.