Le grave Yégor ne put s'empêcher de sourire aussi.
«Oui, on n'entendait que les haies craquer,» reprit Kondrate... Et s'interrompant tout à coup: «Bon Dieu! dit-il, c'est un incendie.
—Un incendie! où cela? m'écriai-je.
—Oui, regardez devant nous. Ephrem l'a bien prophétisé. C'est peut-être lui qui a mis le feu, et pas pour la première fois. C'est sa besogne, âme damnée qu'il est.»
Je regardais dans la direction qu'indiquait Kondrate. En effet, à deux ou trois verstes devant nous, une grosse colonne de fumée grisâtre s'élevait en ondoyant avec lenteur et en s'élargissant par le sommet. D'autres colonnes de fumée, plus petites et plus blanches, se voyaient à droite et à gauche.
Un paysan, la face rouge, inondée de sueur, et les cheveux hérissés, arriva sur nous au grand galop, et arrêta avec peine son cheval qui n'était pas bridé.
«Frères, s'écria-t-il, avez-vous vu les gardes de forêt?
—Nous n'avons vu personne; est-ce votre bois qui brûle?
—Oui, notre bois. Ah! nous sommes perdus; la dernière fois, on nous a menacés..., il faut rassembler le monde, car si la flamme se jette du côté de Trosni...» Il talonna vivement sa monture, et partit à toutes jambes.
Kondrate fouetta aussi ses chevaux. Nous allions droit sur la fumée, qui s'étendait de plus en plus. Par endroits, elle devenait tout à coup noire, et s'élançait en longues gerbes. Plus nous avancions, plus les contours de la fumée devenaient indistincts. Tout l'air fut troublé, une forte odeur de brûlé nous prit à la gorge, et voilà que, s'agitant d'une étrange façon à la lumière du jour, parurent d'un rouge pâle, derrière de petits flocons de fumée très-blanche, les premières langues de la flamme.