«Ah! grâce à Dieu s'écria Kondrate, l'incendie est surterrain.
—Comment dis-tu?
—Surterrain; c'est-à-dire que l'incendie court seulement sur la terre. Avec l'incendie souterrain, il est difficile de lutter. Que voulez-vous faire quand la terre elle-même brûle à plus d'une archine de profondeur? Il n'y a qu'un seul moyen de salut: c'est de creuser des fossés: est-ce facile? Quant à l'incendie surterrain, il ne fait que manger l'herbe et les feuilles sèches; la forêt ne s'en porte que mieux. Ah! cependant, seigneur, voyez quelles gerbes s'élancent.»
Nous approchâmes jusqu'auprès de la ligne de l'incendie. Je mis pied à terre, et marchai à sa rencontre. Ce n'était ni difficile ni dangereux; le feu courait à travers un bois de pins, peu serré et contre le vent. Il s'avançait en lignes ondoyantes, ou, pour parler plus exactement, en petites murailles dentelées, formées de langues de feu rejetées en arrière par le vent qui emportait la fumée. Kondrate avait dit juste. Cet incendie ne faisait que raser l'herbe, et marchait rapidement, ne laissant derrière lui qu'une trace noire et fumante où se voyaient à peine quelques étincelles. Il est vrai que, lorsqu'il rencontrait par hasard quelque trou rempli de feuilles sèches et de bois mort, le feu s'élançait tout à coup en longues mèches qui se tordaient avec fureur, faisant entendre une sorte de mugissement sinistre; mais il retombait bientôt au niveau ordinaire, et reprenait sa course en pétillant. Je remarquai même plus d'une fois qu'un buisson de chênes, tout desséchés, restait intact, bien qu'envahi par l'incendie; les seules feuilles d'en bas noircissaient un peu. J'avoue que je ne pouvais comprendre comment ces buissons ne s'enflammaient pas. Kondrate avait beau me répéter que l'incendie était surterrain, et dès lors pas méchant.
«C'est pourtant le même feu, lui disais-je.—Mais puisque je vous dis, répétait-il, que c'est un incendie surterrain.»
Cependant, l'incendie ne laissait pas de produire ses effets. Les lièvres couraient tout effarés et revenaient sans raison se rejeter sur le feu; des oiseaux qui étaient entrés dans la fumée se mettaient à tournoyer; les chevaux frissonnaient et regardaient avec inquiétude de côté et d'autre. La forêt, alentour, semblait elle-même gronder, et l'homme ne pouvait se défendre d'un sentiment d'effroi en sentant les bouffées de chaleur le frapper tout à coup au visage.
«Si nous ne pouvons rien faire, qu'avons-nous à regarder? dit Yégor; partons.
—Par où passer? dit Kondrate.
—Toujours en avant, reprit Yégor; c'est le moyen de passer partout.»
Nous suivîmes son conseil, et nous parvînmes à la Gary, bien que les chevaux eussent eu souvent à poser le nez contre terre. Là, nous passâmes une journée entière, et nous y fîmes une bien belle chasse. Vers le soir, avant que le crépuscule eût rougi le ciel, les ombres des arbres s'étendaient déjà longues et droites, et l'on sentait cette légère fraîcheur qui précède la rosée. Je m'assis par terre sur la route, près de la telega auquel Kondrate attelait les chevaux, et me rappelai mes sombres rêveries de la veille. Tout était aussi tranquille autour de moi; mais il n'y avait plus cette pesante sensation de la forêt. Sur la mousse desséchée, sur les bruyères en fleurs, sur la fine poussière de la route, sur les sveltes tiges et les feuilles luisantes des jeunes bouleaux, tombait la douce et caressante lumière du soleil abaissé à l'horizon. Tout reposait, plongé dans une fraîcheur tranquille; rien ne dormait encore, mais tout se préparait déjà au salutaire apaisement de la nuit. Tout semblait dire à l'homme: «Repose-toi aussi, notre frère; respire allègrement, et ne te fais pas d'inutiles soucis avant d'entrer dans le sein du sommeil.» En ce moment, je soulevai la tête, et j'aperçus à la pointe d'une branche une de ces grandes mouches à la tête d'émeraude, au corps effilé, et portant quatre ailes de gaze, que les élégants Français ont appelées demoiselles. Longtemps je ne la quittai point du regard; toute saturée de soleil, elle se bornait, sans bouger, à secouer quelquefois la tête et à faire frémir ses ailes soulevées. À force de la regarder, il me sembla que je comprenais le sens de la vie de la nature; une animation tranquille et lente, une absence de hâte, rien de trop, l'équilibre de toutes les sensations. Voilà la loi fondamentale. Tout ce qui sort de ce niveau, soit au-dessus soit au-dessous, est rejeté par la nature. Un animal malade s'enfonce dans un fourré pour y mourir seul; il sent qu'il n'a plus le droit de vivre avec ses égaux. Beaucoup d'insectes périssent au moment même où ils ressentent les joies de l'amour, ces joies qui rompent l'équilibre; et quant à l'homme qui, par sa faute ou par celle d'autrui, est jeté hors des voies communes, il doit au moins savoir ne pas se plaindre et se résigner.