Et il tint parole.
On trouva une pincée de thé enveloppée d'un morceau de papier rouge; on découvrit un samowar, petit, à la vérité, mais qui fonctionnait d'une manière fort bruyante; on trouva même quelques pauvres morceaux de sucre à moitié fondus. Lavretzky prit son thé dans une grande tasse qui lui rappelait un souvenir d'enfance et sur laquelle étaient peintes des cartes à jouer; on ne la servait qu'aux étrangers, et maintenant c'était lui, étranger à son tour, qui buvait dans cette tasse. Vers le soir, arrivèrent les serviteurs; Lavretzky ne voulut pas se coucher dans le lit de sa tante, et s'en fit dresser un dans la salle à manger. Il éteignit la bougie et regarda longtemps et tristement autour de lui, en proie à ce sentiment désagréable qu'éprouvent tous ceux qui passent une première nuit dans un endroit depuis longtemps inhabité. Il lui semblait que l'obscurité qui l'entourait de toutes parts ne pouvait s'habituer à un nouveau venu, que les murs mêmes de la maison s'étonnaient de sa présence. Il poussa un soupir, tira sa couverture sur lui et finit par s'endormir. Antoine resta le dernier sur pied. Il fit deux fois le signe de la croix et se mit à causer avec Apraxéïa et à lui communiquer à voix basse ses doléances; ni l'un ni l'autre n'avaient pu s'attendre à voir le maître s'établir à Wassiliewskoé, lorsqu'il avait à deux pas un si beau domaine avec une maison si confortable; ils ne se doutaient pas que c'était justement cette maison qui était odieuse à Lavretzky, parce qu'elle lui rappelait d'anciens souvenirs. Après avoir chuchoté longtemps, Antoine prit sa baguette pour frapper la plaque de fer, depuis longtemps muette, qui était accrochée au magasin à blé. Ensuite il s'accroupit dans la cour, sans même couvrir sa pauvre tête blanche. La nuit de mai était calme et sereine, le vieillard dormit d'un sommeil doux et paisible.
Le lendemain, Lavretzky se leva d'assez bonne heure, causa avec le starosta, visita la grange, fit délivrer de sa chaîne le chien de la basse-cour, qui poussa bien quelques cris, mais ne songea même pas à profiter de sa liberté. Rentré à la maison, Théodore s'abandonna à une espèce d'engourdissement paisible, qui ne le quitta pas de toute la journée.
«Me voilà tombé au fond de la rivière!» se dit-il à plusieurs reprises.
Il était assis, immobile auprès de la fenêtre, et paraissait prêter l'oreille au calme qui régnait autour de lui et aux bruits étouffés qui venaient du village solitaire.—Une voix grêle et aiguë fredonnait une chanson derrière les grandes orties; le cousin qui bourdonne semble lui faire écho. La voix se tait, le cousin continue de bourdonner. Au milieu du murmure importun et monotone des mouches, on entend le bruit du bourdon qui heurte de la tête contre le plafond; le coq chante dans la rue, en prolongeant sa note finale; puis, c'est une porte cochère qui crie sur ses gonds ou un cheval qui hennit. Une femme passe et prononce quelques mots d'une voix glapissante.
«Eh! mon petit Loulou!» dit Antoine à une petite fille de deux ans qu'il porte sur les bras.
«Apporte le kwass,» dit encore la même voix de femme.
Et tout cela est suivi d'un morne silence.—Plus un souffle, plus le moindre bruit. Le vent n'agite pas même les feuilles; les hirondelles silencieuses glissent les unes après les autres, effleurant la terre de leurs ailes, et le cour s'attriste de les voir ainsi voler en silence.
«Me voilà donc au fond de la rivière, se dit encore Lavretzky. Et toujours, en tout temps, la vie est ici triste et lente; celui qui entre dans son cercle doit se résigner; ici, point de trouble, point d'agitation; il n'est permis de toucher au but qu'à celui qui fait tout doucement son chemin, comme le laboureur qui trace son sillon avec le soc de sa charrue. Et quelle vigueur, quelle santé dans cette paix et dans cette inaction! Là, sous la fenêtre, le chardon trapu sort de l'herbe épaisse; au-dessus la livèche étend sa tige grasse, et, plus haut encore, les larmes de la Vierge suspendent leurs grappes rosées. Puis, au loin, dans les champs, on voit blanchir en ondulant le seigle et l'avoine, qui commencent à monter en épis; et les feuilles s'étendent sur les arbres comme chaque brin d'herbe sur sa tige. C'est à l'amour d'une femme que j'ai immolé mes meilleures années; eh bien! que l'ennui me rende la raison, qu'il me rende la paix de l'âme, et m'apprenne désormais à agir sans précipitation!»
Et le voilà qui s'efforce de se plier à cette vie monotone et d'étouffer tous ses désirs; il n'a plus rien à attendre, et pourtant, il ne peut se défendre d'attendre encore. De toutes parts, le calme l'envahit. Le soleil s'incline doucement sur le ciel bleu et limpide; les nuages flottent lentement dans l'éther azuré; ils paraissent avoir un but et savoir où ils vont. En ce moment, sur d'autres points de la terre, la vie roule en bouillonnant ses flots écumants et tumultueux; ici, elle s'épanche silencieuse comme une eau dormante. Et Lavretzky ne put s'arracher avant le soir à la contemplation de cette vie qui s'écoulait ainsi; les tristes souvenirs du passé fondaient dans son âme comme la neige du printemps.—Et, chose étrange! jamais il n'avait ressenti aussi profondément encore l'amour du sol natal.