VI
Théodore Lavretzky s'établit confortablement dans ce domaine abandonné de sa tante Glafyra.
Au bout de trois semaines il se rendit à cheval chez les Kalitine; il y passa la soirée comme le vieux musicien s'y trouvait. Il plut beaucoup à Théodore: celui-ci, grâce à son père, ne jouait d'aucun instrument. Toutefois, il aimait la musique avec passion, la musique sérieuse, la musique classique. Panchine était absent. Le gouverneur l'avait envoyé hors de la ville. Lise joua seule, et avec beaucoup de précision. Lemme s'anima, s'électrisa, prit un rouleau de papier, et battit la mesure. Maria Dmitriévna se mit d'abord à rire en le regardant, puis alla se coucher. Elle prétendait que Beethoven agitait trop ses nerfs. À minuit, Lavretzky reconduisit Lemm jusqu'à son logement, et y resta jusqu'à trois heures du matin. Lemm se laissa aller à causer. Il s'était redressé, ses yeux s'étaient agrandi et étincelaient, ses cheveux même s'étaient levés sur son front. Il y avait si longtemps que personne ne lui avait témoigné de l'intérêt! et Lavretzky semblait, par ses questions, lui marquer une sollicitude sincère. Le vieillard en fut touché. Il finit par montrer sa musique à son hôte, lui joua et lui chanta même d'une voix éteinte quelques fragments de ses compositions; entre autres, toute une ballade de Schiller, Fridolin, qu'il avait mise en musique. Lavretzky la loua fort, se fit répéter quelques passages, et, en partant, engagea le musicien à venir passer quelques jours chez lui, à la campagne. Lemm, qui le reconduisit jusqu'à la rue, y consentit sur-le-champ et lui serra chaleureusement la main. Resté seul, à l'air humide et pénétrant qu'amènent les premières lueurs de l'aube, il s'en retourna, les yeux à demi clos, le dos voûté, et regagna à petits pas sa demeure, comme un coupable.
«Ich bin wohl nicht klug (je ne suis pas dans mon bon sens),» murmura-t-il en s'étendant dans un lit dur et court.
Quand, quelques jours après, Lavretzky vint le chercher en calèche, il essaya de se dire malade. Mais Fédor Ivanowitch entra dans sa chambre et finit par le persuader. Ce qui agit le plus sur Lemm, ce fut cette circonstance, que Lavretzky avait fait venir pour lui un piano de la ville. Tous deux se rendirent chez les Kalitine et y passèrent la soirée, mais d'une manière moins agréable que quelques jours auparavant. Panchine s'y trouvait. Il parla beaucoup de son excursion et se mit à parodier d'une manière très-comique les divers propriétaires qu'il avait vus. Lavretzky riait, mais Lemm ne quittait pas son coin, se taisait et remuait les membres en silence comme une araignée. Il regardait d'un air sombre et concentré, et ne s'anima que lorsque Lavretzky se leva pour prendre congé. Même en calèche, le vieillard continua à songer et persista dans sa boudeuse sauvagerie; mais l'air doux et chaud, la brise, les ombres légères, le parfum de l'herbe et des bourgeons du bouleau, la lueur d'une nuit étoilée, le piétinement et la respiration des chevaux, toutes les séductions du printemps, de la route et de la nuit descendirent dans l'âme du pauvre Allemand, et ce fut lui le premier qui rompit le silence.
Il se mit à parler de musique, puis de Lise, puis de nouveau de musique. En parlant de Lise, il semblait prononcer les paroles plus lentement. Lavretzky dirigea la conversation sur ses œuvres, et, moitié sérieux, moitié plaisantant, lui proposa de lui écrire un libretto.
«Hum... un libretto, répliqua Lemm. Non, cela n'est pas pour moi.—Je n'ai plus la vivacité d'imagination qu'il faut pour un opéra.—J'ai déjà perdu mes forces, mais si je pouvais encore faire quelque chose, je me contenterais d'une romance: certainement je voudrais de belles paroles.»
Il se tut et resta longtemps immobile, les yeux attachés au ciel.
«Par exemple, dit-il enfin, quelque chose dans ce genre: Ô vous, étoiles! ô vous, pures étoiles!...»
Lavretzky se tourna légèrement vers lui et se mit à le considérer.