«Nous vivrons encore, pensait-il; je ne suis pas brisé pour jamais...»
Et il n'acheva pas. Puis il se mit à songer à Lise; il se demanda si elle pouvait aimer Panchine; il se dit que s'il l'avait rencontrée dans d'autres circonstances, sa vie eût suivi probablement un autre cours; qu'il comprenait Lemm, «quoiqu'elle n'eût pas de paroles à elle,» comme elle disait; mais elle se trompait,—elle avait des paroles à elle,—et Lavretzky se rappela ce qu'elle se disait:
«N'en parlez pas légèrement...»
Il continua sa route la tête baissée; et puis, soudain, se redressant, il murmura lentement:
«J'ai brûlé tout ce que j'adorais jadis, et j'adore maintenant tout ce que j'ai brûlé.»
Il poussa son cheval et le fit galoper jusqu'à sa demeure. En mettant pied à terre, il se retourna une dernière fois, avec un sourire involontaire de reconnaissance. La nuit, douce et silencieuse, s'étendait sur les collines et les vallées; cette vapeur chaude et douce descendait-elle du ciel? venait-elle de la terre? Dieu sait de quelle profondeur embaumée elle arrivait jusqu'à lui. Lavretzky envoya un dernier adieu à Lise, et monta le perron en courant. La journée du lendemain fut bien monotone; il plut dès le matin. Lemm avait le regard sombre et serrait de plus en plus les lèvres, comme s'il avait fait le vœu de ne plus parler. En se mettant au lit, Lavretzky prit une liasse de journaux français, qu'il n'avait pas lus depuis plus de quinze jours. Il se mit, d'un mouvement machinal, à en déchirer les enveloppes, et à parcourir négligemment les colonnes, qui ne renfermaient, du reste, rien de nouveau. Il allait les rejeter loin de lui, lorsque le feuilleton d'une des gazettes lui frappa les yeux; il bondit comme si un serpent l'eût piqué. Dans ce feuilleton, ce M. Édouard, que nous connaissons déjà, annonçait à ses lecteurs une nouvelle douloureuse:
«La charmante et séduisante Moscovite, écrivait-il, une des reines de la mode, l'ornement des salons parisiens, madame de Lavretzky, était morte presque subitement; et cette nouvelle, qui n'était malheureusement que trop vraie, venait de lui parvenir à l'instant.—On peut dire, continuait-il, que je fus un des amis de la défunte.»
Lavretzky reprit ses vêtements, descendit au jardin et se promena en long et en large jusqu'au matin.
Lavretzky n'était plus un jeune homme; il ne pouvait se méprendre longtemps sur le sentiment que lui inspirait Lise; ce jour-là, il acquit définitivement la conviction qu'il l'aimait. Il n'en ressentit guère de joie. «Est-il possible, pensa-t-il, qu'à trente-cinq ans je n'aie pas autre chose à faire que de confier mon âme à une femme? Mais Lise ne ressemble pas à l'autre; ce n'est pas elle qui m'aurait préparé une vie d'humiliations; elle ne m'aurait pas détourné de mes occupations; elle m'aurait inspiré elle-même une activité honnête et sérieuse, et nous aurions cheminé ensemble vers un noble but. Oui, tout cela est fort beau, dit-il pour clore ses réflexions, mais c'est qu'elle ne voudra pas suivre cette route avec moi. Ne m'a-t-elle pas dit que je lui faisais peur? À la vérité, elle n'aime pas Panchine. Triste consolation!»
Lavretzky partit pour Wassiliewskoé; mais il n'y tint pas plus de quatre jours,—l'ennui l'en chassa. L'attente le tourmentait aussi: il ne recevait aucune lettre, et la nouvelle donnée par M. Édouard demandait confirmation. Il se rendit à la ville et passa la soirée chez les Kalitine. Il lui était aisé de remarquer que Maria Dmitriévna lui en voulait; mais il parvint à l'adoucir en perdant avec elle une quinzaine de roubles au piquet. Il put entretenir Lise, et une demi-heure environ, bien que la veille la mère eût recommandé à sa fille de montrer moins de familiarité avec un homme «qui avait un si grand ridicule.» Il observa en elle quelque changement. Elle semblait plus rêveuse que de coutume; elle lui fit un reproche de s'être absenté; puis elle lui demanda s'il irait à la messe le lendemain. Le lendemain était un dimanche.