«Il m'a fait beaucoup de peine aujourd'hui, reprit Lavretzky, avec sa romance manquée. Que la jeunesse se montre inhabile à produire, passe encore; mais c'est toujours un spectacle pénible que celui de la vieillesse impuissante et débile, surtout quand elle ne sait pas mesurer le moment où ses forces l'abandonnent. Un vieillard supporte difficilement une pareille découverte... Attention! le poisson mord.»
VII
Au retour, Théodore voulut les accompagner à cheval.
La soirée s'avançait, et Maria Dmitriévna témoigna le désir de rentrer. On eut de la peine à arracher les petites filles de l'étang et à les habiller. Lavretzky promit d'accompagner ses visiteuses jusqu'à mi-chemin et fit seller son cheval. En mettant Maria Dmitriévna en voiture, il s'aperçut de l'absence de Lemm. Le vieillard était introuvable, il avait disparu sitôt la pêche finie. Antoine ferma la portière avec une vigueur remarquable pour son âge, et cria d'un ton d'autorité:
«Avancez, cocher!»
La voiture s'ébranla. Maria Dmitriévna occupait le fond avec Lise; les petites filles et la femme de chambre étaient sur le devant; la soirée était chaude et calme; les deux glaces étaient baissées, et Lavretzky trottait du côté de Lise, la main appuyée sur la portière: il laissait flotter la bride sur le cou de son cheval; de temps en temps il échangeait quelques paroles avec la jeune fille.—Le crépuscule s'éteignait, la nuit était venue, et l'air s'était attiédi.—Maria Dmitriévna sommeillait; les petites filles et la femme de chambre s'endormirent aussi. La voiture roulait rapidement et d'un pas égal.
Lise se pencha hors de la portière. La lune, qui venait de se lever, éclairait son visage. La brise embaumée du soir lui caressait les yeux et les joues. Elle éprouvait un indicible sentiment de bien-être. Sa main s'était posée sur la portière, à côté de celle de Lavretzky. Et lui aussi se sentait heureux; il s'abandonnait aux charmes de cette nuit tiède, les yeux fixés sur ce jeune et bon visage, écoutant cette voix fraîche et timbrée, qui lui disait des choses simples et brèves; il arriva ainsi, sans s'en apercevoir, à la moitié du chemin, et, ne voulant pas réveiller Maria Dmitriévna, il serra légèrement la main de Lise et lui dit:
«Nous sommes amis à présent, n'est-ce pas?»
Elle fit un signe de tête, il arrêta son cheval. La voiture continua sa route en se balançant sur ses ressorts. Lavretzky regagna au pas son habitation. La magie de cette nuit d'été s'était emparée de lui: tout lui semblait nouveau, en même temps que tout lui semblait connu et aimé de longue date. De près ou de loin, l'œil distrait ne se rendait pas bien compte des objets, mais l'âme en recevait une douce impression.
Tout reposait et, dans ce repos, la vie se montrait pleine de séve et de jeunesse. Le cheval de Lavretzky avançait fièrement en se balançant. Son ombre noire marchait fidèlement à son côté. Il y avait un certain charme mystérieux dans le bruit de ses sabots, quelque chose de gai dans le cri saccadé des cailles. Les étoiles semblaient noyées dans une vapeur lumineuse, et la lune brillait d'un vif éclat. Ses rayons répandaient une nappe de lumière azurée sur le ciel, et brodaient d'une marge d'or le contour des nuages qui passaient à l'horizon. La fraîcheur de l'air humectait les yeux, pénétrait par tous les sens comme une fortifiante caresse et glissait à larges gorgées dans les poumons. Lavretzky était sous le charme et se réjouissait de le ressentir.