Tout à coup il crut entendre dans les airs, au-dessus de sa tête, un flot de sons magiques et triomphants. Il s'arrêta: les sons retentirent encore plus magnifiques; ils se répandaient comme un torrent harmonieux, et il lui semblait qu'ils chantaient et racontaient tout son bonheur. Il se retourna: les sons venaient de deux fenêtres d'une petite maison.

«Lemm! s'écria Lavretzky en se précipitant vers la maison. Lemm! Lemm!» répéta-t-il à grands cris.

Les sons s'arrêtèrent, et la figure du vieux musicien, en robe de chambre, les cheveux en désordre, la poitrine découverte, apparut à la fenêtre.

—Ah! ah! dit-il fièrement; c'est vous?

—Christophor Fédorowitch, quelle est cette merveilleuse musique? De grâce, laissez-moi entrer.»

Le vieillard, sans prononcer une parole, lui jeta avec un geste de dignité exaltée la clef de sa porte. Lavretzky se précipita dans la maison et voulut, en entrant, se jeter dans les bras de Lemm; mais celui-ci, l'arrêtant d'un geste impérieux et lui montrant un siége:

«Asseoir vous, écouter vous!» s'écria-t-il en russe d'une voix brève.

Il se mit au piano, jeta un regard fier et grave autour de lui et commença.

Il y avait longtemps que Lavretzky n'avait rien entendu de semblable. Dès le premier accord, une mélodie douce et passionnée envahissait l'âme; elle jaillissait pleine de chaleur, de beauté, d'ivresse; elle s'épanouissait, éveillant tout ce qu'il y a de tendre, de mystérieux, de saint, dans l'humaine nature; elle respirait une tristesse immortelle et allait s'éteindre dans les cieux. Lavretzky se redressa; il se tint debout, pâle et frissonnant d'enthousiasme. Ces sons pénétraient dans son âme, encore émue des félicités de l'amour.

«Encore! encore!» s'écria-t-il d'une voix brisée, après le dernier accord.