À ce moment décisif de sa vie la femme, que Lavretzky croyait morte, sur la foi du journal, revient de Paris à Pétersbourg, triomphante et insidieuse. Elle feint le repentir le plus pieux et arrive inopinément. Son premier souci est de se faire des partisans dans la famille Kalitine. Elle y capte la mère et les tantes, elle y reconquiert son mari Lavretzky. Il refuse de la voir, mais il s'engage à la reconduire lui-même à sa maison des champs et à doubler sa pension.
On juge du désespoir des deux amants. Lise prend une résolution sinistre, Lavretzky renonce à elle et va expirer de douleur dans la maison de Wassilianoskoi.
VIII
Panchine, après la résolution de Lise de s'enfermer dans un couvent d'Odessa, cultive madame Lavretzky, facile à consoler et va à Pétersbourg. Lise s'évade de son couvent. Lavretzky retiré dans sa solitude de Wassilianoskoi disparaît du monde. La mort frappe successivement les personnages de la maison Kalitine O***. Une génération nombreuse prit la place de cette génération disparue.
Environ dix ans après, Théodore passant par hasard à O***, revient visiter le site de ses amours pour Lise.
La maîtresse du logis était depuis longtemps descendue dans la tombe; Maria Dmitriévna était morte deux ans après que Lise avait pris le voile, et Marpha Timoféevna n'avait pas bien longtemps survécu à sa nièce; elles reposent l'une à côté de l'autre dans le cimetière de la ville. Nastasia Carpovna les a suivies; fidèle dans ses affections, elle n'avait cessé pendant plusieurs années d'aller régulièrement toutes les semaines prier sur la tombe de son amie... Son heure sonna, et ses restes furent aussi déposés dans la terre froide et humide: mais la maison de Maria Dmitriévna ne passa point dans des mains étrangères, elle ne sortit point de la famille, le nid ne fut point détruit. Lénotchka, transformée en une svelte et jolie fille, et son fiancé, jeune officier de hussards; le fils de Maria Dmitriévna, récemment marié à Pétersbourg, venu avec sa femme passer le printemps à O***; la sœur de celle-ci, pensionnaire de seize ans, aux joues vermeilles et aux yeux brillants; la petite Schourotschka, également grandie et embellie: telle était la jeunesse dont la gaieté bruyante faisait résonner les murs de la maison Kalitine. Tout y était changé, tout y avait été mis en harmonie avec ses nouveaux hôtes. De jeunes garçons imberbes, et toujours prêts à rire, avaient remplacé les vieux et graves serviteurs d'autrefois; là où Roska dans sa graisse s'était promenée à pas majestueux, deux chiens de chasse s'agitaient bruyamment et sautaient sur les meubles; l'écurie s'était peuplée de chevaux fringants, bêtes robustes d'attelage ou de trait, chevaux de carrosse ardents, aux crins tressés, chevaux de main du Don. Les heures du déjeuner, du dîner, du souper, s'étaient mêlées et confondues; un ordre de choses extraordinaire s'était établi, suivant l'expression des voisins.
Dans la soirée dont nous parlons, les habitants de la maison Kalitine (le plus âgé d'entre eux, le fiancé de Lénotchka, avait à peine vingt-quatre ans) jouaient à un jeu assez peu compliqué, mais qui paraissait beaucoup les amuser, s'il fallait en juger par les rires qui éclataient de toutes parts; ils couraient dans les chambres et s'attrapaient les uns les autres; les chiens couraient aussi et aboyaient, pendant que les serins, du haut de leurs cages suspendues aux fenêtres, s'égosillaient à qui mieux mieux, augmentant de leurs gazouillements aigus et incessants le vacarme général. Au beau milieu de ces ébats étourdissants, un tarantass couvert d'éclaboussures s'arrêta à la porte cochère; un homme de quarante-cinq ans, en habit de voyage, en descendit et s'arrêta, frappé de surprise. Il se tint immobile pendant quelques instants, embrassa la maison d'un regard attentif, entra dans la cour et monta doucement le perron. Il n'y avait personne dans l'antichambre pour le recevoir; mais la porte de la salle à manger s'ouvrit soudain à deux battants:—la petite Schourotschka s'en échappa, les joues toutes rouges, et aussitôt toute la bande joyeuse accourut à sa poursuite, poussant des cris perçants. Elle s'arrêta tout à coup et se tut à la vue d'un étranger; mais ses yeux limpides, fixés sur lui, gardèrent leur expression caressante; les frais visages ne cessèrent point de rire. Le fils de Maria Dmitriévna s'approcha de l'étranger et lui demanda poliment ce qu'il désirait.
—Je suis Lavretzky, murmura-t-il.
Un cri amical répondit à ces paroles. Ce n'est pas que toute cette jeunesse se réjouît beaucoup de l'arrivée d'un parent éloigné et presque oublié, mais elle saisissait avec empressement la moindre occasion de s'agiter et de manifester sa joie. On fit aussitôt cercle autour de Lavretzky;
Lénotchka, en qualité d'ancienne connaissance, se nomma la première; elle assura que, quelques moments encore, et elle l'aurait parfaitement reconnu; puis elle lui présenta le reste de la société, appelant chacun, son fiancé lui-même, par son prénom. Toute la bande traversa la salle à manger et se rendit au salon. Les papiers de tenture, dans les deux pièces, avaient été changés, mais les meubles étaient les mêmes qu'autrefois; Lavretzky reconnut le piano; le métier à broder auprès de la fenêtre était aussi le même, et n'avait pas bougé de place; peut-être la broderie, restée inachevée il y a huit ans, s'y trouvait-elle encore. On établit Lavretzky dans un grand fauteuil; tout le monde prit gravement place autour de lui. Les questions, les exclamations, les récits se succédèrent rapidement.