—Oh! non, dit-il, nous étions assez de monde à la maison sans lui pour soigner les animaux et pour servir de valets de ferme au père; mon frère aîné était entré depuis deux ans, comme porte-clefs de la prison, dans la maison du bargello; notre aïeule l'avait ainsi voulu, pour que sa filleule, la fille du bargello, et son petit-fils, mon frère, eussent l'occasion de se voir tous les jours et de s'aimer; car elle avait toujours eu ce mariage dans l'esprit, voyez-vous, et les grand'mères, qui n'ont plus rien à faire dans la maison, ça voit de loin et ça voit mieux que les autres. L'œil des maisons, c'est la vieillesse, à ce qu'on dit; les jeunes n'en sont que les pieds et les mains.

CLI

—Mais, après la noce, ton frère et ta belle-sœur vont-ils toujours rester dans cette prison chez le père et la mère de la sposa?

—Oh! non, répondit l'enfant; ils vont revenir à la maison, et notre père, qui commence à se fatiguer de la charrue, va remettre à mon frère, à présent marié, le bétail et la culture; il se réserve seulement les vers à soie, parce que ces petites bêtes donnent plus de revenu et moins de peine. Elles filent d'elles-mêmes, pourvu que les jeunes filles et les vieilles femmes leur apportent, quatre fois par jour, les feuilles de mûrier dans leur tablier, et qu'on leur change souvent la nappe verte sur la table, comme à des ouvriers délicats qui préfèrent la propreté à la nourriture.

—Et qui est-ce qui remplacera ton frère, le porte-clefs de la prison, auprès des prisonniers, chez le bargello?

—Ah! dame, je n'en sais rien, dit l'enfant. Je voudrais bien que ce fût moi, car on dit que c'est une bien belle place, qu'on y gagne bien des petits bénéfices honnêtement, et qu'on est à même d'y rendre bien des services aux femmes, aux mères, aux filles de ces pauvres prisonniers.

CLII

Un éclair me traversa la pensée, et mon cœur battit sous ma veste comme un oiseau qui veut s'envoler. Miséricorde! me dis-je en moi-même, si la femme du bargello et son mari, qui sont là, derrière moi, dans le char, et qui n'ont peut-être pas encore trouvé de garçon pour remplacer leur gendre, venaient à jeter les yeux sur moi et à m'accepter pour porte-clefs à la place de leur gendre? J'aimerais mieux cette place que celle du duc de Lucques dans son palais de marbre et d'or.

Mais c'était une pensée folle, et je la chassai comme une tentation du démon; cependant, malgré moi, je cherchai à plaire à la fiancée, à sa mère et à son père, qui avaient été charitables pour moi, en leur témoignant plus de respect qu'aux autres et en tirant de ma zampogne et de mes doigts, quand on me prierait de jouer, des airs qu'ils aimeraient le mieux à entendre.

CLIII