On ne tarda pas de m'en prier, monsieur, nous touchions enfin aux portes de la ville. C'est l'habitude du pays de Lucques, quand la noce des paysans est riche et la famille respectée, qu'un musicien, soit fifre, soit violon, soit hautbois, soit musette, soit même tambour de basque, se tienne debout sur le devant du char à bœufs et qu'il joue des aubades, ou des marches, ou des tarentelles joyeuses en l'honneur des mariés et des assistants.

—Notre bon ange nous a bien servis ce matin, dit la bonne femme du bargello, de nous avoir fait rencontrer par hasard sur le pont un joli petit musicien des Abruzzes, tel que nous n'aurions pas pu, pour cinquante carlins, en trouver un aussi habile et aussi complaisant dans toute la grande ville de Lucques, excepté dans la musique de monseigneur le duc.

—Allons, enfant, dit tout le monde en approuvant la bonne mère d'un signe de tête, fais honneur à la mariée et à sa famille; enfle la zampogne, et qu'on se souvienne à Lucques de l'entrée de noce de la fille du bargello et de Placidio!

CLIV

J'obéis et j'enflai la zampogne, en cherchant sous mes doigts, tout tremblants, les airs de marche au retour des pèlerinages d'été dans les Maremmes, les chants de départ pour les moissonneurs qui vont en Corse par les barques de Livourne, les hymnes pour les processions et les Te Deum à San Stefano, les barcarolles de Venise ou les tarentelles de l'île d'Ischia au clair de la lune, que j'avais si souvent jouées sous les châtaigniers, les dimanches soir, avec Hyeronimo, et qui me paraissaient de nature à réjouir la noce et à faire arrêter les passants; mais je n'en avais guère besoin.

La famille du bargello était très-aimée dans le peuple des boutiques et des places de Lucques, parce que, malgré ses fonctions, le bargello, chargé des prisons, était doux et équitable, et qu'il avait dans ses fonctions même de police mille occasions d'être agréable à celui-ci ou à celui-là. Qui est-ce qui n'a pas affaire, une fois ou l'autre dans sa vie, avec la justice ou la police d'un pays? Il faut avoir des amis partout, dit le peuple, même en prison; n'est-ce pas vrai, monsieur? Je l'ai bien vu moi-même plus tard, dans les galères de Livourne. Celui qui tient le bout de la chaîne peut la rendre à son gré lourde ou légère. Le bargello et sa femme avaient un vilain métier, mais c'étaient de bonnes gens.

CLV

La foule de leurs amis se pressait à la porte de la ville; on sortait de toutes les maisons et de toutes les boutiques pour leur faire fête; les fenêtres étaient garnies de jeunes filles et de jeunes garçons qui jetaient des œillets rouges sur les pas des bœufs, sur le ménétrier et sur le char; nous en étions tout couverts; on battait des mains et on criait: Bravo! pifferaro.

À chaque air nouveau qui sortait, avec des variations improvisées, sous mes doigts, cela m'excitait, monsieur, et je crois bien qu'après l'air au pied de la Madone, je n'ai jamais joué si juste et si fort de ma vie. Ah! c'est que, voyez-vous, il y a un dieu pour les musiciens, monsieur! Ce dieu, c'est la foule; quand elle est contente, ils sont inspirés; j'étais au-dessus de moi-même, ivre, folle, quoi! Chacun me tendait une fiasque de vin ou un verre de rosolio; on m'attachait une giroflée à ma zampogne ou un ruban à ma veste pour me témoigner le contentement.

Quand nous arrivâmes à la sombre porte à clous de fer du bargello, tout à côté de l'énorme porte de la prison, et que les bœufs s'arrêtèrent, je ressemblais à une Madone de Lorette: on ne voyait plus mes habits à travers les rubans, les couronnes et les bouquets.