La littérature est comme le soleil: elle éclaire tour à tour l'horizon des peuples.

Quand ils ont fini ou accompli à demi leurs migrations mystérieuses des confins de l'Orient aux confins de l'Europe; quand ils ont conquis un vaste territoire inhabité ou presque désert, qu'ils s'y sont établis avec leurs hordes populeuses, leurs mœurs traditionnelles et leurs facultés de croissance gigantesques et presque indéfinies; quand ils se sont fait place par le premier génie des nations, le génie sauvage de la guerre, accompagné du génie de l'unité ou de l'ordre, sous des chefs absolus; quand ils commencent à jouir de l'agriculture, de l'aisance, du loisir, ils se civilisent, ils se policent, ils songent par instinct à se procurer les douceurs et les gloires de l'existence.

Les poëtes, ces précurseurs des littératures, naissent parmi eux; les conteurs leur succèdent; quelques historiens, jaloux de retrouver dans le passé fabuleux les traces du chemin que leurs races ont fait à travers le monde, recherchent ces traces dans les vieilles traditions et les gravent avec orgueil dans leurs annales. Ces peuples fondent des capitales improvisées, comme Pétersbourg; des étapes d'un moment dans des climats inhabitables, aux bords de la mer, pour surveiller de là des voisins plus avancés qu'eux-mêmes dans les arts de la navigation; puis, lorsque le péril est passé, ils passent dans de meilleurs climats et bâtissent, comme en Crimée, aux bords d'autres mers, des capitales d'avenir, pour porter leurs yeux et attirer leurs cœurs vers des empires croulants, qui offrent à leur espoir des capitales définitives, où le soleil et l'ambition les invitent. C'est alors aussi que la littérature commence à les visiter et qu'ils s'essayent, à leur tour, à charmer le monde, après l'avoir menacé.

C'est alors que Karamsin écrit, d'une main encore novice, l'histoire nationale de la Russie; que Pouschkine ou Lamanof chantent leurs poëmes, auxquels il ne manque que l'originalité; c'est alors, enfin, que des écrivains à formes moins prétentieuses, comme Ivan Tourgueneff, dont nous nous occupons en ce moment, écrivent avec une originalité à la fois savante et naïve ces romans ou ces nouvelles, poëmes épiques des salons, où les mœurs de leur nation sont représentées avec l'étrangeté de leur origine, la poésie des steppes et la grâce de la jeunesse des peuples.

C'est alors aussi que la Russie prend sa place dans la famille littéraire de l'Europe, avec une saveur de l'Asie que le comte de Maistre avait respirée à Moscou et qui lui a valu en France une popularité biblique.

Le goût du terroir reste à l'homme comme au jus du raisin. Bien qu'élevé à Berlin et vivant à Paris, le génie d'Ivan Tourgueneff a l'arrière-goût de Russie. C'est une partie de son charme.

II

Je connais légèrement Ivan Tourgueneff. Retenu seul à Paris, en 1861, pendant les chaleurs d'un brûlant été, j'ouvris par oisiveté un de ses volumes: les Chasseurs russes. Je passai beaucoup d'heures solitaires pendant l'ardeur du jour, étendu nonchalamment sur un canapé dans une chambre obscure, à attendre que le soleil baissât pour me permettre d'aller respirer la brise du soir dans les bois de Meudon. Je lisais le premier ouvrage de Tourgueneff: les Chasseurs russes, et je faisais durer autant que possible le plaisir, en posant souvent le volume sur mes genoux et en m'enivrant des mœurs naïves et des charmantes images dont chacune de ces nouvelles était un recueil délicieux. Quand j'eus fini, je cherchai à me procurer tout ce que les traductions pouvaient me permettre de savourer du même écrivain. Je passai, avec lui et grâce à lui, tout un été dans ce même ravissement d'imagination.

J'appris qu'il habitait Paris. L'intervention d'une femme lettrée, cosmopolite, ravissante de figure et d'esprit, me valut le plaisir de le connaître. Il me donna tous ses ouvrages; je les emportai à la campagne; j'aurais voulu emporter l'auteur!

III