Le comte Ivan Tourgueneff touche à cet âge où l'homme précoce sort de la première jeunesse pour s'approcher de la maturité. Quelques filets de cheveux blancs, au-dessous des tempes, se mêlent aux touffes épaisses et noirâtres de sa vigoureuse chevelure légèrement bouclée. Son aspect tient du lion-homme de nos vieilles armoiries. Son front est plane, élevé, lumineux, comme une façade de temple antique, sous la lisière d'une sombre forêt. Ses yeux sereins et calmes, teintés de bleu, s'ouvrent à fleur de tête sous une vaste arcade frontale pour laisser entrer et sortir la pensée haute, fière et douce, sans obstacle; la bienveillance en tempère la clarté; ils regardent franchement et se laissent regarder jusqu'au fond, comme des yeux de jeunes filles qui n'ont rien à cacher. Son nez couvert et large prolonge la largeur du front; sa bouche, où la fermeté s'unit à la grâce, a la cordialité d'une nature ouverte qui sourit quelquefois à sa propre pensée. Sa taille est gigantesque et ses membres robustes semblent plutôt faits pour manier la hache d'armes ou la lance que la plume. On sent dans son attitude, un peu indolente, l'énergique enfant d'une race croissante, qui amuse son oisiveté à des jeux littéraires, en attendant que son pays l'appelle aux combats. C'est le Russe, le Russe d'Alexandre, civilisé et discipliné par sa force même; croissant, comme un vaste chêne du Nord, sans changer de place, mais étouffant par sa croissance naturelle les plantes étiolées qui veulent faire obstacle à sa grandeur. Le droit divin de l'avenir respire en lui. Héritier du Scythe et du Slave, il a la vigueur sauvage du premier et la flexibilité du second.

Tel est exactement Tourgueneff.

IV

Il porte sa noblesse dans tout son extérieur. Il est né, en effet, d'une haute race aristocratique dans la Russie orientale; à Orel.

Sa famille, après l'avoir élevé dans les champs et dans les neiges du gouvernement de Toula, l'envoya achever son éducation à Pétersbourg et à Moscou, puis la raffiner à Berlin parmi ces Allemands distingués qui ont Gœthe pour poëte, Hegel pour philosophe. Il s'y polit et revint en Russie, déjà poëte et philosophe, pour servir son empereur dans les corps de la noblesse.

La guerre ne secondant pas alors son ambition et son ardeur militaire, il franchit l'Allemagne et vint à Paris pour y soigner l'éducation d'une jeune enfant qu'il appelle sa fille. C'est là qu'il vit, entre sa fille, ses livres, ses amis très-choisis et ses rares compatriotes, allant de temps en temps en Russie visiter ses propriétés et raviver dans son cœur les souvenirs de son heureuse enfance; cosmopolite par sa résidence, Moscovite par son cœur, homme éminent par tout.

V

Il avait débuté à Pétersbourg, dans un journal littéraire, par des Essais qui firent une vive impression pendant quelque temps, qui ne furent point contrariés ni interdits par le gouvernement, mais que leur tendance plus libérale que le climat lui fit néanmoins suspendre au bout de quelques mois. Ces Essais en langue russe lui donnèrent la révélation de son talent. Il les poursuivit à Berlin, après avoir quitté le service militaire. Il vint enfin en France, pays auquel il s'attacha par l'attrait du cœur et des arts.

Voilà tout ce que je sais de Tourgueneff jusqu'à ce moment. C'est le parfait gentilhomme étranger, naturalisé par le génie dans la vraie patrie des lettres.

Je dis génie et je ne le dis point par politesse.