Boris Andréitch avait des goûts gastronomiques élégants, recherchés. Pierre mangeait, sans y regarder de si près, tout ce qui se présentait, pourvu qu'il y eût de quoi satisfaire son appétit. Si on lui servait des choux avec du gruau, il commençait par savourer les choux, puis attaquait résolûment le gruau. Si on lui offrait une liquide soupe allemande, il acceptait cette soupe avec le même plaisir, et entassait le gruau sur son assiette.
Le kwas était sa boisson favorite et, pour ainsi dire, sa boisson nourricière. Quant aux vins de France, particulièrement les vins rouges, il ne pouvait les souffrir, et déclarait qu'il les trouvait trop aigres.
En un mot, les deux voisins étaient fort différents l'un de l'autre. Il n'y avait entre eux qu'une ressemblance, c'est qu'ils étaient tous deux également honnêtes et bons garçons. Pierre était né avec cette qualité, et Boris l'avait acquise. Nous devons dire en outre que ni l'un ni l'autre n'avaient aucune passion dominante, aucun penchant, ni aucun lien particulier. Ajoutons enfin, pour terminer ces deux portraits, que Pierre était de sept ou huit ans plus âgé que Boris.
Dans leur retraite champêtre, l'existence des deux voisins s'écoulait d'une façon uniforme. Le matin, vers les neuf heures, Boris ayant fait sa toilette et revêtu une belle robe de chambre qui laissait à découvert une chemise blanche comme la neige, s'asseyait près de la fenêtre avec un livre et une tasse de thé. La porte s'ouvrait, et Pierre Vasilitch entrait dans son négligé habituel. Son village n'était qu'à une demi-verste de celui de son ami, et très-souvent il n'y retournait pas. Il couchait dans la maison de Boris.
«Bonjour! disaient-ils tous deux en même temps. Comment avez-vous passé la nuit?» Alors Théodore, un petit domestique de quinze ans, s'avançait avec sa casaque, ses cheveux ébouriffés, apportait à Pierre la robe de chambre qu'il s'était fait faire en étoffe rustique. Pierre commençait par faire entendre un cri de satisfaction, puis se parait de ce vêtement, ensuite se servait une tasse de thé et préparait sa pipe. Alors l'entretien s'engageait, un entretien peu animé, et coupé par de longs intervalles et de longs repos. Les deux amis parlaient des incidents de la veille, de la pluie et du beau temps, des travaux de la campagne, du prix des récoltes, quelquefois de leurs voisins et de leurs voisines.
Au commencement de ses relations avec Boris, souvent Pierre s'était cru obligé, par politesse, de le questionner sur le mouvement et la vie des grandes villes; sur divers points scientifiques ou industriels, parfois même sur des questions assez élevées. Les réponses de Boris l'étonnaient et l'intéressaient. Bientôt pourtant il se sentit fatigué de cette investigation; peu à peu il y renonça, et Boris n'éprouvait pas un grand désir de l'y ramener. De loin en loin, il arrivait encore que tout à coup Pierre s'avisait de formuler quelque difficile question comme celle-ci: «Boris, dites-moi donc ce que c'est que le télégraphe électrique?» Boris lui expliquait le plus clairement possible cette merveilleuse invention, après quoi Pierre, qui ne l'avait pas compris, disait: «C'est étonnant!» Puis il se taisait, et de longtemps il ne se hasardait à aborder un autre problème scientifique.
Que si l'on veut savoir quelle était, la plupart du temps, la causerie des deux amis, en voici un échantillon:
Pierre, ayant retenu dans sa bouche la fumée de sa pipe, et la lançant en bouffées impétueuses par ses narines, disait à Boris: «Quelle est donc cette jeune fille que j'ai vue tout à l'heure à votre porte?»
Boris aspirait une bouffée de son cigare, humait une cuillerée de thé froid, et répondait: «Quelle jeune fille?»
Pierre se penchait sur le bord de la fenêtre, regardait dans la cour le chien qui mordillait les jambes nues d'un petit garçon, puis ajoutait: «Une jeune fille blonde qui n'est, ma foi, pas laide.