—Avez-vous appris, disait un autre, que Paul Temitch a perdu vingt mille roubles au jeu?
—Braou! braou! répliquait Étienne avec le même calme.
—On affirme, disait un troisième, qu'une épizootie a éclaté dans le village voisin.
—Mademoiselle Hélène s'est enfuie avec l'intendant.
—Braou! braou!»
Et toujours le même cri. Soit qu'on vînt lui annoncer que ses chevaux boitaient, qu'un juif arrivait au village avec une cargaison de marchandises, qu'un de ses meubles était brisé, que son groom avait perdu ses souliers, il répétait avec la même indifférence: «Braou! braou!» Cependant, sa maison n'était point en désordre; il ne faisait point de dettes, et ses paysans vivaient dans l'aisance.
Nous devons dire, en outre, que l'extérieur d'Étienne Barçoukof était agréable. Il avait la figure ronde, de grands yeux vifs, un nez bien fait et des lèvres roses qui avaient conservé la fraîcheur de la jeunesse, une fraîcheur rehaussée encore par la teinte argentée de ses cheveux. Un léger sourire errait habituellement sur ses lèvres et se répandait même sur ses joues. Mais il ne riait jamais, ou il lui arrivait d'être saisi d'une sorte de rire convulsif qui le rendait malade. S'il était obligé de prononcer quelques autres mots que son exclamation accoutumée, il ne le faisait qu'à la dernière extrémité, et en abrégeant autant que possible ses paroles.
Viéra, sa fille unique, avait la même coupe de figure que lui, le même sourire, les mêmes yeux foncés qui paraissaient plus foncés encore sous les bandeaux blonds de ses cheveux. Elle était d'une taille moyenne et très-gracieuse. Rien en elle pourtant n'était d'une beauté rare, mais il suffisait de la voir et de l'entendre pour se dire aussitôt: voilà une excellente personne. Elle et son père avaient l'un pour l'autre une tendre affection. C'était elle qui régissait et gouvernait toute la maison. Elle s'acquittait de cette tâche avec plaisir, et n'en connaissait pas d'autres. Ainsi que Pierre l'avait dit, c'était la simplicité même.
Lorsque Pierre et Boris arrivèrent chez Étienne, il se promenait comme de coutume dans son cabinet, un vaste cabinet qui occupait presque la moitié de l'étendue de sa maison, et qui lui servait à la fois de salon et de salle à manger, car il y recevait ses visites et y prenait ses repas. L'ameublement de cette pièce n'était pas brillant, mais propre. Sur un des côtés s'étendait un divan, bien connu des propriétaires du voisinage, un large divan, très-doux, très-confortable et garni d'une quantité de coussins. Dans les autres chambres, on ne voyait qu'une chaise, une petite table et une armoire. Elles étaient inhabitées. La petite chambre de Viéra s'ouvrait sur le jardin. Tout son mobilier se composait d'un joli petit lit, d'une table, d'une glace, d'un fauteuil. Mais, en revanche, elle était garnie d'une quantité de flacons de conserves et de liqueurs préparées par la jeune fille.