—Tu me rendras service.
—Veuillez rester assis.
Le forestier s'approcha de mon cheval, et l'ayant pris par la bride, il le fit avancer. Nous nous mîmes en route. Je me cramponnai au coussin du drochki qui se balançait comme le fait un bateau sur une mer houleuse, et appelai mon chien. Ma pauvre jument s'enfonçait dans la boue, glissait et bronchait à tout moment; le forestier marchait en tête, tantôt à droite, tantôt à gauche du brancard, et s'avançait dans l'ombre comme un spectre. Après m'avoir fait traverser ainsi une partie du bois, mon conducteur s'arrêta.
—Nous voici chez moi, maître, me dit-il avec calme.
Le kalitka cria sur ses gonds, et des petits chiens se mirent à aboyer en chœur dans la cour. Je levai les yeux, et distinguai à la lueur des éclairs une petite isba située au milieu d'un vaste emplacement entouré d'une haie en branches. Une des étroites fenêtres de ce lieu était faiblement éclairée. Le forestier conduisit mon cheval jusqu'au perron, et frappa à la porte.
—Voilà! voilà! cria une petite voix; puis un piétinement de pieds nus se fit entendre. On tira le loquet, et une petite fille de douze ans tout au plus, en chemise écourtée et retenue à la taille par une lisière, parut, une lanterne à la main, sur le seuil de la porte.
—Éclaire au maître, lui dit mon hôte, et moi je vais faire entrer votre drochki sous le hangar.
La petite fille jeta les yeux sur moi, et rentra dans l'isba: je la suivis.
L'isba du forestier se composait d'une seule chambre, et celle-ci avait une assez triste apparence; elle était basse, enfumée, dégarnie des ustensiles que l'on rencontre ordinairement chez le paysan: on n'y voyait ni cloisons ni soupente. Un touloupe déchiré pendait au mur: plus loin, sur le banc, était couché un fusil, et un tas de chiffons étaient amoncelés dans un coin. Deux grands pots placés près du poêle complétaient cet ameublement qu'éclairait la lueur vacillante d'une loutchina[21] qui brûlait sur la table. Au milieu de la chambre pendait un berceau fixé à l'extrémité d'une longue gaule. La petite fille éteignit la lanterne, s'assit sur un escabeau, et se mit à balancer le berceau d'une main, tout en ravivant de l'autre la flamme de la loutchina. Je promenai mes regards dans la chambre: le spectacle qu'elle offrait m'affecta profondément: rien de plus triste que l'intérieur d'une isba de paysan pendant la nuit. L'enfant qui était couché dans le berceau respirait péniblement.
—Tu es donc seule ici? demandai-je à la petite fille.