FIN DE L'ENTRETIEN CXXXVI.
Paris.—Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four Saint-Germain, 43

CXXXVIIe ENTRETIEN

UN INTÉRIEUR
OU
LES PÈLERINES DE RENÈVE

Monceaux, 19 septembre 1865

I

Tous mes biens sont vendus ou engagés jusqu'au dernier centime de leur valeur pour payer mes dettes. J'en habite encore quelques parties provisoirement et par la complaisance de mes créanciers, jusqu'au jour où un revenu insuffisant, une maladie, un accident, une grêle, une récolte manquée, me réduira au néant de mes ressources et où un huissier, impitoyable comme le destin, viendra me dire sans réplique, ce qui m'a été dit plusieurs fois: «Payez ou sortez, j'évalue cette poussière de vos pas à tant; ne secouez pas trop fort vos souliers en vous en allant, de peur de diminuer d'un grain le chiffre de mes honoraires.

—Mais, monsieur, en travaillant jour et nuit, en escomptant mes récoltes sur pied, en hypothéquant les racines de mes vignes, en retranchant à mes parents les plus chers, à mes amis les plus nécessiteux leurs pensions les plus sacrées et aux mendiants eux-mêmes leurs plus restreintes oboles, je touchais au moment désiré, j'allais dire mon Nunc dimittis, lorsque des actes que je ne veux pas qualifier, parce que je ne sais pas comment on nomme l'acte qui dérobe l'espérance au malheureux, me rejetaient dans vos mains.

—Tout cela est très-bon, Monsieur, mais ce ne sont pas des phrases qu'il me faut, c'est de l'argent; encore une fois, payez ou sortez!

Je connaissais l'inflexibilité de la loi et je me préparais à m'exécuter coûte que coûte.

Mais pour un moment mettez-vous à ma place. C'était l'heure des adieux suprêmes à tout ce qu'on a vu, touché, aimé, vénéré dans la vie. Ce n'était pas, hélas, nouveau pour moi! J'avais déjà dit, il y a quelques années, cet adieu au cher Milly, terre et maison de mon enfance. J'y avais baisé, en m'en séparant, les marques des pieds de mon père, de ma mère, de mes sœurs sur le sable. Depuis ce jour je n'y puis plus penser, et quand, en allant à Saint-Point, je ne puis m'empêcher de passer sur la route où la colline aride surmonte avec son clocher et ses maisons le paysage, et où les sept sycomores font trembler leurs branches sur l'angle presque invisible du toit, je suis obligé de détourner la tête pour cacher mes larmes. Je me dis, en voyant le damier des cultures sur le flanc des collines, et les prés toujours verts le long du ruisseau de Milly: voilà ce qui a fait partie de moi-même pendant la première aube de mes jours! Voilà la montagne où notre mère nous menait prier Dieu au coucher du soleil! Voilà les bois retentissant dès le matin des voix des chiens courants de mon père! Voilà les dernières vignes que j'ai plantées, là-haut au bord des buis, en défrichant ce coin rocailleux de la montagne! Voilà celles que cultivaient Pierre Pernet et Claude Chanut, mes amis d'enfance; voilà le grand pré où les têtes chauves des saules prêtaient un peu d'ombre en été aux jolies et diligentes filles du hameau, dont les regards plus tard me faisaient rougir quand je les voyais laver leurs pieds roses dans les eaux de la rivière. Hélas! que sont devenus ces compagnons et ces compagnes de ma vie? J'aperçois dans les vignes quelques chapeaux qui se lèvent au bruit du sabot de mon cheval sur les pierres et quelques gestes affectueux et tristes qui me disent: «Nous reconnaissons de loin, nous aimons toujours notre ancien maître; pourquoi la rigueur du ciel nous en a-t-elle séparés? On a pu vendre nos ceps, on ne pourra pas vendre nos cœurs! Ce ne sera plus lui avec qui nous partagerons nos vendanges, mais la séve de nos vignes sera toujours à lui, car c'est lui qui les a enracinées avec nous dans le roc.»