—Mais comment, ajoutai-je, êtes-vous venues de Renève coucher au petit village de Charnay, qui n'est qu'à deux pas d'ici et où personne ne s'arrête à moins de voyager à pied?
—C'est que nous ne sommes pas riches, et que pour nous procurer le plaisir de vous voir ou du moins de visiter Saint-Point et Milly, les villages pleins de vous, nous n'avions que la petite somme d'économies que notre excellent père a mise de côté depuis trois ans pour donner à toute la famille et à lui-même la récréation de cœur qu'il nous promettait aussitôt que notre sœur Marie serait en âge de nous accompagner; les chemins de fer, les voitures, quelque économiques qu'elles soient, nous auraient pris la moitié au moins de notre petit viatique. Nous aimions mieux le prendre sur nos jambes. Nous avons donc marché de village en village, et nous sommes arrivées, grâce à la complaisance des paysans, jusqu'ici. On a été touché partout de notre simplicité, et du motif de notre voyage à pied, et le peuple hospitalier nous a traitées en amies. Aglaé tenait la bourse, Mathilde portait son volume des Confidences, et chacune de nous portait son petit paquet à la main, dans un foulard.»
J'étais pénétré d'étonnement et de sensibilité: cela était dit si naturellement et si simplement qu'on n'y sentait pas l'ombre d'intention. C'était la nature prise sur le fait.
—Mais comment avez-vous fait, dis-je à la mère, pour savoir où vous alliez, et qui vous a informées de ma résidence?
—Monsieur, me dit-elle, tout le monde vous connaît dans ce pays-ci; nous l'aurions demandé aux pierres qu'elles nous l'auraient dit; d'ailleurs, Aglaé se souvenait du nom de Bussières, de votre ami dans votre enfance, ce pauvre abbé Dumont, sur qui, dit-on, vous avez pris le modèle de Jocelyn, un de vos poëmes que nous n'avons pas lu, mais dont on nous a souvent parlé. Elle nous dit, il est mort, mais il a certainement un successeur dans ce hameau de Bussières. Ce doit être un digne homme; car il succède à un homme sensible, adoré de ses paroissiens. Je vais lui écrire sans savoir son nom; je lui demanderai s'il connaît M. de Lamartine, que nous avons l'intention d'aller visiter, et s'il pourrait nous dire que nous le trouverions à Saint-Point ou à Milly? M. le curé nous dit dans sa réponse qu'étant depuis peu de jours à Bussières et M. de Lamartine ayant vendu Milly pour payer ses créanciers d'autant, il n'avait pas le plaisir de le connaître; mais qu'il avait appris par les paysans de Milly qu'il devait être à Saint-Point ou à Monceau où nous le trouverions certainement. Il nous donnait des renseignements sur la route avec beaucoup de politesse et de promptitude. C'est munies de ces renseignements, que nous nous mîmes en route. Mais hélas! notre pauvre père qui se faisait une fête de ce pèlerinage étant tombé un peu malade, fut forcé d'y renoncer et de nous laisser partir seules. Nous lui promîmes de lui raconter, au retour, toutes les circonstances du voyage et toute la physionomie du pays. Nous partîmes par une belle matinée semblable à celle-ci. Les gens de notre village de Renève nous accompagnèrent très-loin. Les uns portaient de notre petit bagage une chose, les autres une autre; puis les femmes nous embrassèrent et nous continuâmes à marcher.
V
Nous marchâmes en tricotant jusqu'au soir. Nous vîmes une belle ville couronnée de flèches aiguës. C'étaient les clochers de Saint-Bénigne. Nous entrâmes dans un cabaret que tenait une pauvre femme. Nous mangeâmes ce que nous avions apporté le matin de la maison, nous bûmes de l'eau; nous fîmes notre prix pour une petite chambre sur le derrière; c'était très-peu; d'un lit nous en fîmes deux en étendant les matelas par terre. Nous priâmes Dieu comme à la maison, moi avec Mathilde, la petite Marie avec notre mère. Cela ne nous avait presque rien coûté. La pauvre hôtesse avait eu égard à notre modestie. Nous partîmes avant que le jour éclairât les rues et nous prîmes, en disant toutes les notes de notre chapelet, la route de Châlon. Les personnes qui passaient comme le vent soit en chemin de fer, soit en cabriolet, nous jetaient à peine un coup d'œil et nous prenaient sans doute pour une famille du voisinage qui allait à la promenade. Nous nous assîmes dans un pré sous les saules, aux environs de Milly et nous mangeâmes ce qui nous restait du pâté de la veille, puis nous nous endormîmes au murmure du ruisseau qui nous avait donné à boire. Après plusieurs heures de repos, nous profitâmes de l'ombre du soir pour aller coucher dans les environs de Beaune. Nous n'entrâmes pas dans la ville, nous prîmes notre gîte dans une petite maison du faubourg à gauche, dont le maître et la maîtresse nouvellement mariés, et qui n'avaient pas encore d'habitués ni de meubles, étonnés de notre voyage à pied, crurent que nous manquions de tout, et voulant signaler leur maison par une charité, nous donnèrent presque gratuitement du meilleur lait de leur vache, du pain blanc et une omelette au lard. Nous les remerciâmes bien et nous promîmes de nous arrêter chez eux à notre retour.
Là nous prîmes un chemin de traverse sur la droite, et nous arrivâmes bien fatiguées sans passer par Châlon à Sennecey. Nous n'eûmes pas la force d'aller jusqu'à la ville et nous nous arrêtâmes avant le faubourg, chez un sabotier, marchand de fromages, dont l'enseigne disait qu'il logeait à pied et à cheval. Nous y fûmes très bien à dix sous par tête et nous allâmes le lendemain, par des routes détournées, jusqu'au delà de Mâcon. Le soir nous nous arrêtâmes sur la route de Mâcon à Bussières, au village de Charnay, chez la femme d'un scieur de long dont un fagot de buis indiquait la porte.
Elle jouait sous un gros arbre à moitié descié près de la porte; trois jolies petites filles et un tout petit garçon jouaient avec de la sciure de bois sur leur porte. La mère nous regarda d'abord avec une certaine surprise, quand Marie lui demanda si elle ne pourrait pas nous donner à coucher. Puis, voyant ma mère et ses filles. «À coucher. Oui, nous dit-elle, mais à souper bien mal, car nous n'avons qu'un morceau de petit salé et de fromage de gruyère que mon mari et son garçon mangent le soir pour reprendre des forces aux bras.
—Oh! le souper nous importe peu, dit ma mère, pourvu que la chambre et le lit soient propres.