—Eh bien! entrez, mesdames, dit la jeune femme, vous verrez si vous pouvez vous accommoder du logement.

Elle laissa sur le seuil ses trois enfants les plus avancés d'âge et prenant le petit de trois mois sur son sein, elle lui donna la mamelle et pendant qu'il tétait, elle monta devant nous vers un escalier de bois qui menait aux chambres. Nous la suivîmes. Au moment où elle allait en ouvrir la porte, le scieur de long, beau et fort jeune homme d'environ vingt-cinq ans, rentra, et voyant nos robes de soie traîner sur les marches de l'escalier, cria à sa femme:

—À quoi penses-tu, Claudine! Est-ce que nos chambres sont faites pour des dames? Nos planchers ont-ils jamais résonné que sous des sabots, et que leur donneras-tu à souper? Nous n'avons rien à la maison.

—Je le leur ai dit, fit-elle; mais puisqu'elles veulent voir la grande chambre et qu'elles ne s'inquiètent pas de ce qui se mange, puis-je les en empêcher?»

En parlant ainsi, elle ouvrit la porte et nous fûmes étonnées de la bonne odeur de raisins et de maïs qui remplissait l'appartement, bien que les fenêtres fussent ouvertes. C'était l'odeur de quelques maïs dorés qui formaient le plancher supérieur de la chambre et de quelques corbeilles de raisins aussi qui étaient sur la couverture des deux lits de la double alcôve.

Le paysage magique du soir semblait entrer tout entier par la fenêtre, dans la chambre, avec les derniers rayons du soleil couchant. Ce paysage était formé, d'abord, par les trois mamelons de Fuissé, Solutré et Vergisson qui s'élèvent comme des coins dans le ciel. Ces trois sommets, comme des points d'écueils dont les vagues se sont retirées, se penchent avant du même côté comme pour regarder la mer qui s'enfuit. Ces trois plateaux élevés qui les séparent, forment trois vallées hautes qui forcent à lever la tête pour les regarder; on s'imagine voir les flots de la Méditerranée. Derrière elles, en les regardant, ces trois vallées réunies en une, et meublées de villages, de fermes, de châteaux disséminés depuis les montagnes bleues de Saint-Point jusqu'aux bords de la Saône, s'étendent à gauche jusqu'aux Alpes et aux collines de Lyon. On croit contempler une belle vallée de la Lombardie italienne; au pied de la fenêtre de la chambre, le pays que l'on voit tout entier, se creuse en larges vallons pleins de hameaux et de fumées de cheminées de paysans, qui traînent sur les prés et sur les vignes, on voit que les paysannes préparent à leur famille le souper du soir. Nous restâmes enchantés et immobiles devant ce beau spectacle.

Eh bien nous ne vous demandons pas autre chose que cet asile pour la nuit, dîmes-nous toutes les quatre à la fois, un peu de pain bis et de fromage de vos chèvres que nous avons vu en haut de votre escalier, nous suffit; quant au vin, nous sommes d'un pays où il n'y en a pas, nous n'en demandons pas. Aglaé et ses sœurs commencèrent à défaire leur petit paquet de nuit sur les deux lits de la grande alcôve. La paysanne était toute rouge de honte de ne pouvoir nous offrir que ce qu'elle avait à la maison; nous fûmes obligées de la contenter en paraissant très-contentes nous-mêmes.

Nous sortîmes de la chambre pendant qu'elle faisait les lits, le mari nous servit sur une nappe bien blanche son pain bis, bien frais, de froment, un morceau de fromage de gruyère tout ruisselant de pleurs et des grappes de raisin noir et blanc qui n'avaient pas encore perdu leur fleur; pendant que nous soupions ainsi, la mère redescendit, et nous causâmes ensemble pendant qu'elle donnait des soins à son gras nourrisson, et que le père balançait les deux petites filles sur chacun de ses genoux avec un mouvement d'escarpolette.

—Quel est, lui demandai-je avec curiosité, le nom de ce gros village à l'église neuve, qui s'étend là-bas, du côté du soleil couchant, dans la plaine, et qui semble regarder un beau château blanc avec une balustrade au-dessus?

—Ce village, dit-il en regardant, est celui où je suis né, on l'appelle Prissé; le château en face est celui de Monceau; il appartient à M. de Lamartine, fort aimé dans le pays parce que, bien qu'il ait un beau château pour demeure, il a, dit-on, le cœur d'un paysan. Aussi toutes les fois que nous le voyons passer sur la grande route dans une mauvaise voiture, lui qui avait autrefois de si beaux chevaux, il faut voir comme tous les bonnets se lèvent, on dirait qu'il est le parent de tout le monde. Tenez, voyez, continua-t-il, il paraît qu'il est à Monceau pour faire ses vendanges, car les fenêtres sont ouvertes sur sa terrasse et l'on aperçoit d'ici la rangée de tonneaux le long de ses pressoirs.