Le lendemain matin, mes filles avaient dit adieu à la mère et embrassé les enfants dans le berceau et nous étions déjà devant l'avenue de Monceau et devant ses vignes pleines de vendangeurs et de vendangeuses. Elles chantaient en cueillant les grappes avant que le soleil réchauffât l'air du matin. Nous ne tardâmes pas beaucoup, toujours en face du même spectacle, à entrer dans les premières maisons de Bussières. Ce fut alors qu'Aglaé chercha son volume de Confidences pour trouver le chemin de la cure. Elle ne le trouva plus et se mit à pleurer. «Faut-il être malheureuse, disait-elle à ses sœurs, pour avoir perdu son guide au but du chemin.» Mais Marie, la plus jeune, fut la plus raisonnable. «Qu'est ce que cela fait, dit-elle, je sais toutes les lignes du volume par cœur et cette brave famille du scieur de long de Charnay est trop honnête pour ne pas nous le garder pour notre retour. Je gage que nous le trouverons dans la corbeille de raisins sur le lit où tu l'auras laissé tomber en embrassant les enfants. Voyons, que veux-tu savoir? Veux-tu que je vous conduise à l'entrée du jardin de l'ancienne cure où M. de Lamartine, descendant de Milly, attachait son cheval à la porte auprès de la plate-bande de tulipes de son ami l'abbé Dumont, plus tard Jocelyn?»—«Oh oui, dîmes-nous toutes à la fois, fions-nous à sa mémoire, elle est infaillible et présente comme celle d'un enfant. Voyons si elle ne se trompe pas.» Marie sourit comme quelqu'un qui est sûr de son fait et alla marcher devant nous.
IX
Elle tourna à droite aux premières maisons de paysans du village. Elle suivit la petite vallée de prairies domestiques où paissaient les vaches des bonnes demoiselles Bruys, jadis les protectrices aimées du village, puis, tournant à droite, sans hésitation, à l'angle d'un mur en ruines, elle tira un morceau de fil de fer caché dans une fente de la muraille intérieure, la porte s'ouvrit et nous nous trouvâmes dans le jardin de l'abbé Dumont, à côté de l'allée des tulipes.
X
Nous nous avançâmes d'un pas discret d'allée en allée dans le castel du curé comme on l'appelle encore, jusqu'à une galerie bâtie à neuf, car la maison avait changé plusieurs fois de maître, et un vieux serviteur qui fendait du bois au pied de la galerie, dans l'écurie, nous raconta toutes ces métamorphoses.
—Vous êtes entrées, nous dit-il, par la porte de M. Alphonse quand il était jeune. C'est moi qui prenais son cheval, qui le conduisais par la bride aux tours qui servaient alors d'écurie, qui lui donnait du foin pour l'amuser pendant les longues heures que les deux amis passaient à causer et à souper ensemble; je voudrais bien vous faire voir les chambres, mais je n'en ai plus les clés, et la maison, entièrement changée ainsi que les habitants, ne sert plus qu'à regarder par les fenêtres la tombe du curé que M. Alphonse lui a fait tailler et coucher à terre, là, auprès du chœur de son église.—Où est-elle, dîmes-nous toutes à la fois.—Venez, nous répondit le fendeur de bois, descendez l'escalier qui conduit à la porte d'entrée de la maison, je vais vous y conduire en trois pas, car il n'a pas eu un long voyage à faire pour aller de son lit de bois à son lit éternel de terre.
XI
Nous descendîmes avec respect le vieil escalier de pierres tremblantes qui menait du jardin dans la cour.—Tenez! le voilà, les mousses le recouvrent déjà, dit le vieillard, en nous ouvrant la porte à deux battants de bois vermoulu qui séparait la cour de la maison du cimetière. Nous nous précipitâmes vers l'endroit qu'il nous indiquait, nous tombâmes à genoux devant la pierre de taille et nous lûmes l'épitaphe en deux mots du pauvre curé et plus bas deux autres mots en petites lettres gravées: Alphonse de Lamartine à son ami. Nous pleurâmes en silence toutes les quatre en présence du premier sentiment et des premières douleurs de Lamartine. Nous entrâmes ensuite dans l'église. Le fendeur de bûches était en même temps le sonneur, nous priâmes avec componction devant un simple autel du bon saint où vous aviez appris à servir la messe du vieux curé de Bussières, parent et prédécesseur de l'abbé Dumont dans la paroisse. Nous étions déjà récompensées de nos peines, puisque, en présence de la mort, nous avions retrouvé les deux amis.
—Et maintenant, dîmes-nous au marguillier, pourriez-vous, si vous n'avez rien de pressé à faire, nous montrer le chemin de Milly, par où M. Alphonse descendait tous les soirs d'été chez son ami l'abbé Dumont?
—Si vous n'êtes pas pressées et que vos jeunes jambes, dit-il à mes filles, puissent s'accommoder au pas un peu ralenti d'un vieillard, bien volontiers, nous dit-il. Cela me fera même plaisir, bien que M. Alphonse n'y soit plus et que ses compagnons d'enfance qu'il aimait tant soient dispersés en partie, mais les familles y sont encore. Je vous conduirai moi-même où j'allais si gaiement dans ma jeunesse, tantôt pour porter un livre, tantôt une lettre, tantôt une invitation de l'un à l'autre. Madame de Lamartine, sa mère, vivait encore alors, et en me voyant entrer dans sa cour pour porter ceci ou cela à son fils, elle me souriait avec son air si aimable de bonté et me disait: «Entrez donc, Besson, un moment à la cuisine, et prenez donc un verre de vin blanc pour vous rafraîchir pendant que mon fils va répondre à M. le curé.» Ah! c'était une incomparable dame, une dame du bon Dieu, allez! La charité même, on ne la voyait jamais sans quelque chose à la main pour ses vignerons ou pour les malades, ou pour les pauvres. Ils ont bien tort de dire que le peuple est ingrat; un accident l'a enlevée il y a trente ans et plus à ses bonnes œuvres; eh bien, elle est aussi présente dans toutes les familles de dix lieues à la ronde que quand elle passait à pas vifs sur la bruyère de cette montagne, pour aller porter secours à un pauvre homme qui venait de se casser la jambe en tombant d'un noyer!