XII

Tout en parlant ainsi nous suivions le fendeur de bois dans une étroite vallée formée d'un côté par des vignes en pente, et de l'autre par une étroite lisière de prés, où paissaient le long de la haie de vagabondes chèvres blondes. Au milieu de ce chemin il y avait un lavoir plein de belle eau bleue et bordé de cinq ou six jeunes et belles filles de Milly. Nous les saluâmes poliment, et il y en eut une qui dit à Besson: «Où menez-vous donc ces jeunes et belles demoiselles?—Je les mène à Milly, dit-il.—Ah! ce n'est pas étonnant qu'elles soient si jolies, dit la plus âgée des laveuses, elles nous ont parlé avec la douceur et la gracieuseté de notre ancienne dame.—Nous ne fîmes pas semblant d'entendre et Besson nous rejoignit lentement.

XIII

À la cime de la montée nous vîmes quelques toits gris et de pierres moussues s'élever sur la vigne et assombrir le paysage. Un clocher gris aussi formait une espèce de pyramide au milieu d'un groupe de maisonnettes et d'écuries. Quelques vaches maigres broutaient l'herbe poudreuse au pied des murailles, deux femmes tricotaient assises sur le seuil de la porte.—Qu'est-ce que cela, dis-je à Besson.—C'est ce que vous cherchez, me répondit-il, c'est Milly.—Et la maison de la famille de M. Alphonse, où est-elle donc? nous croyions voir un château?—Oh! il n'y a point de château dans le village, reprit-il. Tenez, là, en bas du chemin où nous sommes, vous voyez bien une grande porte à deux battants réparée par morceaux et peinte en vert-jaune, eh bien, c'est la porte de Milly.

Nous précipitâmes nos pas et nous fûmes bientôt en face du portail. Aglaé ouvrit et nous nous jetâmes toutes dans la cour comme un troupeau de génisses effarouchées.

—Ce n'est pas possible, dit Aglaé, qu'une si petite demeure ait produit et nourri une si remarquable famille. Mais cela ressemble tout simplement à la maison de Renève où notre père instruit les quinze enfants de Mirebeau.

—C'est pourtant cela, nous dit Besson en ôtant son bonnet.

Alors nous restâmes immobiles et nous regardâmes sans rien dire pour bien nous entrer dans les yeux la cour, la maison et le jardin dont nous apercevions un coin par une grille de bois cassée sur la droite.

La cour était formée par une rangée de hangars et par une ligne d'écurie basses d'un côté, un long bâtiment à couvert en dalles de pierres noires vieilles comme le temps, très-basses et sur lesquelles des plantes saxifrages et même des arbres rabougris avaient pris racine. Ce bâtiment, qui était un pressoir, s'étendait de la porte de la cour jusqu'à l'angle de la maison de maître. Il en était séparé seulement par un étroit espace vide qu'occupait la grille de bois menant au jardin.

—Entrons-y, dit Marie, et ne faisons pas de bruit pour que personne de la maison ne vienne effaroucher nos souvenirs.