—Rien, nous dit Madame D..., n'avait été changé dans l'ameublement de la pauvre maison pour conserver religieusement les vestiges de madame de Lamartine, de ses filles et de son fils. On entrait par un vestibule au bout duquel était une vieille horloge de campagne qui avait si souvent sonné les heures de l'heureuse famille alors; une rangée de sacs de farine pour la maison était debout d'un côté, une large cuisine s'ouvrait du côté opposé, pleine de bruit, de feu, de domestiques, de mendiants et de malades, comme du temps de M. et de madame de Lamartine. On entrait ensuite dans la salle à manger qui avait été autrefois votre salle d'études quand vous appreniez à écrire sous M. de Vaudran. Le papier peint en était taché d'encre et déchiré, pour bien rappeler son ancien usage, puis, dans une pièce ouvrant sur le jardin au nord, sur le midi et sur la cour d'un autre côté. C'était ce que madame de Lamartine avait autrefois pour lit dans une grande alcôve; on repassait ensuite dans la salle à manger qui vous conduisait dans deux petites chambres au couchant sur le jardin. On voyait de là les chèvres et les moutons paissant sur les bruyères de la montagne de Craz dont vous connaissiez toutes les touffes. Elle venait aboutir en pente roide jusqu'au jardin.
La chambre de M. de Lamartine, votre père, était de ce côté. On y distinguait encore les clous dans la muraille qui portaient jadis son fusil et son sabre de cavalerie, qui lui rappelait son ancien état; il y avait aussi sur la cheminée un vieil almanach de l'état militaire de 1789, qu'il ne quittait jamais et qui lui rappelait les noms et les fonctions au régiment de ses anciens camarades.
XVI
Madame D*** nous laissa visiter seules les pièces du second étage, conduites par sa petite fille, pendant qu'elle allait commander le déjeuner. Pendant cette longue station que nous fîmes dans votre chambre de jeune homme, occupées à déchiffrer et à copier des lambeaux de notes au crayon noir à moitié effacées sur le plâtre blanc des murailles, Besson qui buvait un coup à la cuisine racontait à cette aimable dame et aux femmes du village ensuite ce qu'il savait de nous, et qui nous étions. Elles furent toutes vivement touchées en apprenant que nous venions à pied de plus loin que Dijon pour faire une espèce de pèlerinage à ce petit coin de Milly, et pour y voir seulement l'ombre de leurs anciens maîtres. Cela leur tira des larmes des yeux.—Eh bien! se dirent-elles entre elles, il faut que nous participions à leur voyage puisque nous en sommes en partie l'objet; moi je leur ferai voir ceci, moi je leur montrerai cela, moi la montagne, moi la vigne, moi le lavoir dans les prés; et moi, se dirent-elles toutes ensemble, je disputerai à madame D*** l'honneur de les coucher après leur avoir préparé le lait de ma vache et le plat de courges de mon jardin cuites au four. Puisqu'elles veulent aller à Saint-Point demain matin, nous ne les laisserons pas partir sans leur avoir enseigné le chemin. Cela dit, elles coururent raconter leurs résolutions à leurs voisines et à leurs maris, et elles chargèrent Besson d'en avertir tout bas madame D***.
Il le fit, et nous n'en savions rien quand nous nous mîmes à table, qu'il était plus de deux heures, pour déjeuner; mais le temps ne nous avait pas paru long.
XVII
Madame D*** nous donna un dîner au lieu d'un déjeuner. Il y avait toute espèce de légumes du jardin, des pigeons du colombier qui nous faisaient de la peine à manger parce que c'étaient peut-être les enfants de ceux que les sœurs de M. Alphonse élevaient à béqueter leurs cheveux et à boire sur leurs lèvres. Les beaux fruits et les belles grappes ornaient la table du dessert; mais, ce qui nous plaisait davantage, c'était l'accueil si honnête de la maîtresse de la maison et les souvenirs touchants du temps passé qui nous entretenaient de madame de Lamartine, de son mari, de sa fille, et de M. Alphonse. La conversation ne finissait pas et le soleil baissait déjà dans le ciel quand nous nous levâmes de table pour demander la route de Saint-Point.
XVIII
À ce moment nous entendîmes un grand bruit de sabots dans le vestibule. C'étaient les femmes des anciens vignerons de M. Alphonse, qui venaient, comme elles se l'étaient promis, nous dire bonsoir et s'opposer à notre départ. «Non, c'est trop tard, nous dit la plus âgée, qui avait été servante de l'abbé Dumont avant de devenir vigneronne; on ne monte pas la montagne de Craz à une pareille heure, on ne s'engage pas dans les bois de l'autre côté, vous n'arriveriez pas à Saint-Point avant minuit, il n'y a pas de lune aujourd'hui; nous ne souffrirons pas que ces jeunes demoiselles s'exposent aux loups du grand bois. Ce sera temps demain, et comme nous voulons que la peine et les frais de votre voyage en l'honneur de nos anciens maîtres soient partagés entre tous ceux qui les connaissent et qui se souviennent d'eux avec amitié, nous nous sommes partagé le plaisir de vous recevoir dans nos pauvres chaumières pour la nuit; chacun de nous en prendra une à coucher. Ne vous inquiétez pas du souper non plus: nous ne sommes pas riches, mais nous avons des raisins, des fruits, des courges qui sont déjà au four pour ce soir. Ne nous refusez pas, cela nous ferait de la peine; vous ne voulez pas laisser une amertume dans le pays où vous êtes venues chercher de bons souvenirs.»
Madame D*** retenait mal ses larmes. Nous ne pûmes pas retenir les nôtres non plus; il fallut céder. Nous remerciâmes la bonne madame D***, et nous nous livrâmes à ces excellentes amies. Les maris instruits par leurs femmes furent aussi obligeants qu'elles. Tout le petit village eut un air de fête. Chacune de nous fut conduite par son hôtesse à l'endroit que Marie retrouvait dans sa mémoire. Le pressoir, la vigne, le noyer, le puits, le pré, la fontaine; jamais livre ne fut calqué plus scrupuleusement que ces Confidences d'enfant par le pas des visiteurs, il n'y manquait que la mère, le père, les demoiselles et le fils. Chacune de ces femmes savait une anecdote sur la famille dans chacun de ces lieux. Toute la journée se passa ainsi. Il était presque nuit quand nous revînmes au village. Toutes les femmes étaient réunies sur la place du hameau, c'est-à-dire sous le four banal, où les paysannes avaient fait cuire des châtaignes, des pommes de terre, et les courges dorées; des pots de crème en terre rouge, et des raisins de différentes couleurs étaient épars autour de nous; nos yeux étaient enivrés d'avance de ce frugal et délicieux repas. Les femmes nous servaient à qui mieux mieux. Mes filles auraient voulu que leur père eût pu nous voir recevoir ainsi tout au long une si cordiale hospitalité en votre nom.