Enfin, le jour s'éteignit tout à fait, et on nous conduisit toutes les quatre aux différentes maisons du village où l'on avait préparé nos lits. Ma mère avait le plus beau chez la veuve de l'ancien maire; le lit, gonflé de feuilles de blé de maïs, était haut comme un monticule; des buis bénits étaient suspendus à la muraille, un bénitier en argent doré contenait de l'eau bénite; une image coloriée du Juif-Errant donnant cinq sous au bourgeois de Bruxelles, et une gravure représentant Bonaparte faisant grâce de la vie à une dame de Berlin, dont le mari avait raconté dans une lettre à son roi l'entrée triomphale de l'Empereur des Français dans sa capitale, avec des expressions de respect pour le souverain de la Prusse, décoraient les murs. Ce trait de générosité touchait vivement le peuple peu réfléchi de ces campagnes, qui croyait que la force était le droit, et que c'était un crime que d'avoir un autre roi que le vainqueur.
On conduisit ensuite Aglaé dans une chaumière voisine, il n'y avait rien dans sa chambre, excepté des raisins suspendus au plafond et des feuilles de noisetiers répandues sur le plancher pour cacher la terre, et toutes les autres par rang d'âge dans d'autres maisonnettes; les familles s'étaient résignées à coucher avec les chèvres dans les écuries des maisons.
Nous nous couchâmes avec reconnaissance dans ces lits bien blancs et nous fîmes nos prières devant la sainte de toutes ces braves familles, puis nous nous endormîmes bien fatiguées, mais bien heureuses d'une si longue journée.
XIX
La cloche de l'église de Bussières nous réveilla aux premières lueurs du crépuscule. Nous nous rejoignîmes pour partir. Les femmes, après avoir reçu nos remerciements, se rassemblèrent en groupes sous le four pour nous montrer le chemin de Saint-Point et nous accompagner jusqu'au sommet de la montagne de Craz qui domine Milly, et d'où l'on voit à peu près le chemin à travers les bois montueux qui mènent à la vallée de Saint-Point. Nous y arrivâmes en peu de temps; elles nous firent leurs adieux et nous leur promîmes de venir par le même chemin le surlendemain soir reprendre nos lits et notre nourriture chez elles. Vous allez voir que nous n'y avons pas manqué, car en ce moment même nous venons de Milly.
XX
La chaleur était étouffante dans ces gorges élevées de montagnes. À chaque instant le courage manquait à l'une de nous. Elle s'arrêtait étouffée, sous l'ombre d'un chêne ou d'un poirier sauvage, ou près d'une source entre des pierres noires, sous un large châtaignier. Nous buvions un peu d'eau fraîche, et nous nous reposions à notre aisance, car nous n'étions pas pressées, n'ayant que trois lieues à faire dans une longue journée. Le pays devenait charmant de plus en plus, mais toujours aussi sauvage. On n'entendait ni coq ni poule, on n'apercevait ni toit ni fumée dans l'étroite vallée; un merle seulement traversait de temps en temps le sentier, en jetant un cri d'effroi et en laissant tomber quelques plumes. Nous ne voulions pas lui faire de mal, au contraire: mais il était étonné que quelqu'un vînt troubler la solitude de son nid depuis cinq ou six ans qu'on n'avait plus entendu le sabot de votre cheval. Ces haltes toujours si fréquentes nous menèrent jusqu'au milieu de la soirée, et nous ne voyions toujours rien devant nous qu'une haute chaîne de montagnes, noire de forêts; mais ni église, ni château, ni village; cela nous trompa de route, monsieur. Au lieu de suivre notre sentier qui nous conduisait comme s'il avait eu des yeux, craignant de nous égarer en allant trop à droite, nous prîmes un autre sentier à gauche qui montait dans les bois et qui paraissait redescendre ensuite dans une plus large vallée, dont nous n'apercevions pas le bas. Après avoir marché environ une demi-heure, nous vîmes une légère fumée s'élever au-dessus des bois, et nous nous en approchâmes pour demander notre chemin. Nous fûmes bientôt près de la masure. Deux femmes vêtues en religieuses s'en approchaient du côté opposé. Nous nous assîmes pour les attendre, mais étant arrivées à la masure, elles y entrèrent, et nous entendîmes parler d'une voix très-douce.
—Eh bien, ma pauvre fille, dirent-elles à quelqu'un que nous ne voyions pas dans la chaumière, nous venons vous apporter une bonne nouvelle.
—Et quoi donc, ma mère? répondit la pauvre ermite.
—C'est que, grâce à ce monsieur bienfaisant que vous avez vu au château le soir du grand dîner de cent couverts sous les ormes de la basse-cour, M. le préfet de Mâcon ayant eu pitié de vous vous a accordé une place gratuite à l'hospice des infirmes de cette ville. Nous sommes chargées de vous y faire conduire par la première charrette qui ira le samedi à cet hospice. Vous n'y serez plus seule, des hommes et des femmes y seront avec vous et vous tiendront compagnie tout le jour; vous aurez du pain, et surtout vous n'aurez plus peur les nuits d'hiver des loups qui viennent gratter à votre porte. Remerciez bien ce monsieur d'avoir été si bon, votre bonheur est assuré. Ce monsieur s'appelle M. Edmond Texier; il a beaucoup de talent pour attendrir les hommes charitables. Personne ne lui avait parlé de vous, mais à la vue de votre maigreur, de votre pâleur et des femmes qui vous parlaient à table, il a demandé qui vous étiez, et ayant appris que pendant que votre père était à gagner son pain et le vôtre aux moissons, vous restiez toute seule avec des pommes de terre souvent gâtées et la peur des loups à la maison, il n'a point eu de repos, ainsi que ses charmantes filles, qu'il ne vous ait obtenu ce changement d'état. Priez donc le bon Dieu pour lui et pour ses jolies demoiselles, qu'il lui conserve son talent dont il fait un si bon usage.