—Oh Dieu! dit une voit douce en pleurant, que le Seigneur bénisse ce monsieur, mon vieux père, vous, mes sœurs, et madame Valentine qui a bien pensé à moi dans ma misère; que le bon Dieu leur rende le bien qu'ils vont me faire.

À ces mots, nous comprenions de quoi il s'agissait; nous nous approchâmes à pas discrets de la chaumière, la porte était ouverte et nous entrâmes. Jamais, monsieur, même à Renève, nous n'avions vu une pareille misère. Les murs étaient en pierres sèches sans ciment; seulement, quelques genêts enfoncés entre les jointures des pierres les fermaient un peu au vent; le toit était formé de faisceaux de châtaigniers aux feuilles lisses, mais qui s'amoncelaient en grosses bottes et qui s'infiltraient çà et là dans la chambre par les déchirures du toit. Un petit réduit à côté servait de couchette au père quand il y était; quant à la fille, elle avait pour lit une vieille pétrissoire où elle avait étendu quelques herbes desséchées par le soleil d'été, et de vieux lambeaux qui lui servaient de couverture. L'hiver, sa chèvre lui tenait chaud la nuit, le père lui ramassait dans le bois des racines. Un coq et trois poules nichaient aussi dans la chambre; ils mangeaient un peu de blé noir que la pauvre fille semait autour de la cabane et qu'ils disputaient aux grives en automne. La porte était solide, mais elle laissait passer le museau des renards et des loups dans la saison des neiges. Il y avait une petite mare d'eau pleine d'herbes et de feuilles qui la tenaient chaude pendant l'hiver. C'était la seule boisson du logis.

Quant à la jeune fille, elle était tellement boiteuse qu'elle ne pouvait sortir de son lit; elle tricotait tout le jour des bas pour son père, et le soir elle s'éclairait avec des moelles de sureau qu'elle trempait dans des morceaux de chandelles que les paysans de la Bresse donnaient à son père, quand il revenait de battre le froment en grange.

XXI

Nous ne pûmes nous empêcher de pleurer en contemplant cette pauvre enfant.

Puis nous parlâmes aux religieuses de la charité qui ne pleuraient pas, mais qui tiraient de leurs poches du pain blanc et du fromage de chèvre et une demi-bouteille de vin qu'elles avaient apportée pour son père.

—Comment vous trouvez-vous là, mes sœurs? leur dis-je.

—Il y a plusieurs années que nous sommes à Saint-Point, répondirent-elles; seulement, nous ne pouvons pas venir souvent jusqu'ici, parce que c'est trop loin et trop haut; madame de Lamartine qui élevait elle-même les cent petites filles de la paroisse, se sentant mourir, voulut que sa bienfaisance ne mourût pas avec elle; elle nous donna alors une très-jolie maison que vous verrez tout à l'heure sur la terrasse du château, non loin de l'église, et nous y installa pour instruire les enfants de Saint-Point, et pour aller porter des secours et des consolations à tous les malades de la paroisse. Nous sommes trois sœurs sous l'inspection du vénérable curé qui nous acquittons de ces devoirs, et quelle que soit la distance, une d'entre nous va toujours au sommet des montagnes porter la main de Dieu aux maladies humaines. Aussi, ce peuple est si reconnaissant qu'il nous aime comme si nous étions des médecins; il n'y en a point dans le pays, mais nous tâchons d'y suppléer.

Mais puisque vous allez vous-mêmes voir la paroisse et le château, ayez donc la complaisance de descendre avec nous par ces pentes rapides entre ces châtaigniers. Nous vous conduirons sans vous perdre et en peu de temps au village. Nous allons le voir tout à l'heure.

Nous laissâmes la pauvre infirme, isolée, tout en prières, et nous lui promîmes de l'envoyer chercher par des femmes très-fortes pour l'aider, le lendemain, à descendre et à remonter la route difficile jusqu'au château. Nous étions déjà bien loin de sa maison, que nous l'entendions encore à travers les feuilles chanter un cantique de joie au Seigneur!