Enfin, nous sortîmes sans pouvoir parler tout haut. Une religieuse était à la porte, elle nous conduisit au bout du jardin, à la chapelle funèbre où le sculpteur Adam Salomon était venu lui-même déposer sa statue, hommage d'une pure amitié; c'est la mort devenue immortalité! La femme rend son dernier soupir, mais ce soupir emporte avec elle tout ce qu'elle a aimé. On dit que c'est l'image littérale de cette sainte femme auprès de laquelle tous les montagnards viennent prier. Nous priâmes aussi, car nous nous sentions de la famille.
Mais, le château et le tombeau ne nous suffisaient pas, le pays tout entier était pour ainsi dire partie de la maison; nous voulûmes le visiter. Les religieuses nous donnèrent pour guide une de leurs petites filles en lui disant de nous mener partout où vous aviez eu l'habitude d'aller vous-même vous asseoir dans la campagne. Nous allâmes d'abord en suivant un chemin étroit entre une vaste étendue de vignes qu'on vendangeait et une grande prairie où paissaient votre ancien cheval et vos vaches, et un bois que vous visitez, dit-on, tous les jours, il est creusé en vallon qu'ombragent de grands chênes; au sommet du vallon une belle pièce d'eau réfléchit dans une onde qui, limitée, fait paraître noirs à force d'être limpide le ciel et les feuilles. Nous nous assîmes sur les bords pour nous reposer. Nous crûmes respirer les images que vous y aviez vous-même respirées en écrivant Jocelyn. Le murmure du vent dans les feuilles avait des accents d'infini.
Après une longue station au bord de l'eau, la petite fille nous conduisit sur la rive du bois, et un grand chêne qu'on appelle le chêne de Jocelyn, du nom du livre où ce poëme fut écrit.
De là la petite fille nous fit tourner la vallée pour remonter du côté opposé des montagnes par une large et profonde pente qu'on nomme le ravin. C'est un lieu qui nous parut magnifique. Les sapins et les hêtres qui croissent à d'immenses profondeurs dans le lit d'un torrent s'élèvent et forment des berceaux sombres dans les airs comme pour chercher le soleil. On ne regarde pas sans terreur les flots noirs du ruisseau encaissé qui baigne les racines, leurs oiseaux de nuit battent les deux bords de leurs ailes effarouchées. Nous redescendîmes par un joli hameau champêtre appelé le village de la Nourrice, du nom d'une pauvre femme qui donna son lait à votre charmante fille. Nous passâmes toute la journée entière à marcher et à parler et à rêver, et à prier sur vos traces. À notre retour au château nous trouvâmes le curé, homme de Dieu, et les deux religieuses qui nous prièrent d'accepter l'hospitalité dans le couvent et qui nous avaient préparé un frugal souper. Le curé qui le leur avait permis insista comme elles; nous ne pûmes pas leur refuser. Nous soupâmes en causant de tout le bien que ces secours aux malades faisaient dans la vallée, et nous priâmes pour l'âme de madame de Lamartine. Puissent nos prières être entendues!
XXV
Après un doux sommeil dans l'infirmerie dont les lits étaient vides, nous reprîmes le jour suivant la route montagneuse de Milly, et nous retrouvâmes le soir la maison et le lit du vigneron où nous avions été si bien reçues la veille. Nous en partîmes ce matin et nous voici. Pardonnez-nous, monsieur, si on vous a dérangé si matin. Nous n'avons plus qu'à vous remercier et à vous quitter en vous laissant tous nos vœux et tous nos souvenirs.
—Non, mesdames, leur dis-je, vous ne nous quitterez pas avant le déjeuner que nous vous supplions d'accepter et qui ne tardera pas beaucoup. Soyez assez bonnes pour l'accepter et pour l'attendre pendant que je vais ordonner qu'on mette vos couverts. En attendant, entrez dans ce petit salon qui ouvre sur cette salle d'arbres ou restez à l'ombre sous ce salon en plein air, je ne tarderai pas à revenir. Elles préférèrent le salon de Dieu, et après quelques difficultés elles ne purent refuser. Je m'éloignai.
XXVI
Un quart d'heure après je leur présentai mes charmantes nièces, ces fleurs qui croissent sur mes ruines et quelques hôtes du château qui étaient venus en charmer les dernières bonnes heures. Le déjeuner était frugal, l'entretien roula sur l'aimable empressement des paysans de Milly et des religieuses de Saint-Point, hélas! et sur le sort probable du château où nous les recevions encore aujourd'hui. Nous glissâmes sur ces suprêmes douleurs de notre vie.—Non, cela n'est pas possible, dirent-elles toutes à la fois. La France ne voudra pas que ses enfants périssent pour elle! La France ne me doit rien, répondis-je. Mon bonheur lui appartient comme ma vie. Seulement j'aurais préféré qu'elle choisît une autre mort, car si j'ai été coupable envers elle, ma famille est plus qu'innocente.
Leurs yeux se voilèrent de larmes; on parla d'autre chose.