«Le roi Gunther prit la parole: «Je suis vivement affligé. Ma femme Brunhilt vient de m'apprendre la nouvelle que tu t'es vanté d'avoir été son premier époux. Ainsi du moins le soutient Kriemhilt, ta femme. Guerrier, as-tu fait cela?

«—Non, je ne l'ai point fait, répondit Sîfrit, et si elle l'a dit, je l'en ferai repentir. Je veux te prouver par mon serment suprême, devant tous les hommes, que jamais je n'ai rien avancé de pareil.»

«Le roi du Rhin reprit: «Fais-le nous connaître de cette façon. Si tu prêtes le serment que tu m'offres, je te décharge du soupçon de toute fausseté.» On vit alors les Burgondes se former en cercle.

«Sîfrit, le très-hardi, leva la main pour le serment. L'opulent roi reprit la parole: «Ta parfaite innocence m'est complétement démontrée. Je suis convaincu que tu n'as point dit ce qu'a prétendu ma sœur.

—«Elle payera cher d'avoir ainsi contristé ta femme si belle, répondit Sîfrit. Certes, cela m'afflige au delà de toute mesure.» Les deux guerriers braves et magnanimes se regardaient l'un l'autre.

«On devrait bien apprendre aux femmes à laisser là toutes ces paroles insolentes, ajouta Sîfrit, la bonne épée. Interdis-les à ta femme, j'en ferai autant à la mienne. Une pareille outrecuidance remplit vraiment de confusion.»

«On sépara, et non sans cause, maintes belles dames. Brunhilt était si profondément affligée que les fidèles de Gunther en eurent pitié. Voici venir vers sa suzeraine Hagene de Troneje.

«Il lui demanda comment elle était, car il la trouva pleurant. Elle lui raconta tout: aussitôt il promit que l'époux de Kriemhilt en porterait la peine, ou que lui, Hagene, ne se livrerait plus jamais à la joie.»

XIV

Hagene, le fougueux chevalier, résolut de venger l'épouse de Gunther, son souverain. Il lui persuada de feindre une guerre avec ses voisins et de faire tuer Sîfrit dans la mêlée, souvenir biblique de la trahison de David; le roi accepte; Kriemhilt, l'épouse de Sîfrit, conçoit des soupçons, fait venir Hagene, qu'elle croit fidèle et s'ouvre à lui sur le secret profond qui rend Sîfrit invulnérable. Elle raconte à Hagene que Sîfrit, quand il tua le dragon au bas de la montagne, se baigna dans le sang du monstre qu'il venait d'immoler, mais qu'une feuille de tilleul étant tombée de l'arbre et s'étant collée sur son corps, entre les deux épaules, avait empêché le sang du dragon de couvrir cette partie de son corps et privé cette partie secrète de partager l'invulnérabilité des héros; Hagene simula un grand zèle pour Sîfrit. Il dit à Kriemhilt de le protéger contre ses ennemis.