«Quand on le porta dans l'église, que de cloches sonnèrent! On entendait de toutes parts le chant de maints prêtres. Vinrent aussi le roi Gunther avec ses hommes, et le féroce Hagene; ils eussent mieux fait de s'en abstenir.

«Le roi dit: «Chère sœur, hélas! quelle souffrance est la tienne! Que n'avons-nous pu échapper à ce grand malheur! Nous déplorerons toujours la mort de Sîfrit.

«—Vous le faites sans motif, dit la femme désolée; si vous aviez dû en avoir du regret, cela ne serait pas arrivé. Ah! vous n'avez point pensé à moi, je puis bien le dire, puisque me voilà séparée à jamais de mon époux chéri. Hélas! pourquoi le vrai Dieu n'a-t-il pas voulu que ce fût moi qui fusse frappée.»

«Ils maintinrent leurs mensonges. Kriemhilt s'écria: «Que celui qui est innocent, le fasse voir clairement! Qu'il marche en présence de tous vers la civière: on connaîtra bientôt ainsi quelle est la vérité.»

«Ce fut un grand prodige, et qui pourtant arrive souvent: dès que le meurtrier approcha du mort, le sang sortit de ses blessures. Voilà ce qui eut lieu et on reconnut ainsi que Hagene avait commis le crime.

«Les blessures saignèrent comme elles avaient fait étant fraîches. Les lamentations avaient été grandes; elles le furent bien davantage. Le roi Gunther parla: «Je veux que vous sachiez que des brigands ont assassiné Sîfrit. Ce n'est pas Hagene qui l'a fait.»

XV

Les obsèques du héros sont longues et pieuses; Kriemhilt fait dire mille messes; quand il est mis en terre elle demande à revoir encore sa belle tête; elle tombe sans connaissance sur le corps de son époux, elle y reste trente-six heures. Elle veut partir avec Sigemunt son beau-père. La famille de Worms s'y oppose et la retient à force de tendresses; on lui charpente une belle maison de bois à côté de la cathédrale où repose la tombe de son mari. Trois années se passent dans cette douleur, puis elle se venge.—On lui propose de revoir Hagene et de lui pardonner.

—Oh que n'ai-je évité, dit-elle, de trahir le secret du beau corps de Sîfrit? Ma bouche accordera le pardon. Mais non jamais mon cœur! il est ferme.

On fit venir sa dot du pays de Nibelungen, huit mille cavaliers en étaient chargés; ce n'était qu'or et pierreries. La dot de la veuve remplit ses tours et son palais. Hagene craignit l'usage qu'elle en ferait, et conseilla au roi de l'en priver. Gunther s'y refusa noblement. Hagene, profitant de son absence, s'empare du trésor et le jette dans le Rhin pour le saisir plus tard.